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Emploi-Formation et handicap

RQTH et discrimination : Tribune emploi et handicap

RQTH et discrimination Tribune de Sophie Dortes

Emploi et Handicap : Réflexion sur le thème RQTH et discrimination

RQTH et discrimination : Cessons de gâcher les compétences

Diplômée, atteinte d’une maladie invalidante qui limite ma capacité de travail, en recherche d’emploi depuis mai 2016, je suis dans une impasse, condamnée à l’exclusion du monde du travail qui n’est pas sensibilisé au recrutement de cadres à temps partiel. J’ai décidé de témoigner afin de rendre visible des problématiques souvent oubliées : l’emploi des cadres avec RQTH, leur recrutement à temps partiel, et les discriminations faites aux femmes en situation de handicap dans le monde du travail.

Mon histoire
Après l’obtention d’une maîtrise en Droit public et d’un DESS Administration – Gestion publique, j’ai souhaité exercer des fonctions me permettant de contribuer à l’intérêt général. Pendant 21 ans, au sein d’associations pluralistes d’élus, je me suis engagée auprès des collectivités et des décideurs publics dans le domaine de la communication et du conseil sur des thèmes variés (éducation, environnement, tourisme, économie, culture, e-administration, etc.).

Septembre 2007, je suis brutalement terrassée par des douleurs intenses. Après une batterie d’examens, le diagnostic tombe : fibromyalgie[1], une affection chronique caractérisée par des douleurs neuro-tendino-musculaires (jour et nuit) ; des céphalées ; une grande fatigabilité ; des troubles du sommeil. Pour certains, la maladie se manifeste par poussées. Pour d’autres, comme moi, il n’y a jamais de rémission.

L’OMS a reconnu l’existence de la fibromyalgie en 1992. Environ 3 % de la population française en seraient atteints. On ne connaît pas la cause de ce syndrome, aucun traitement curatif n’existe. La prise en charge des patients est pluridisciplinaire. Pour ma part, outre un traitement allopathique quotidien, plusieurs heures de soins hebdomadaires. Depuis 2008, je suis suivie par le centre de traitement de la douleur d’un hôpital parisien.

En 2010, je suis classée en invalidité de catégorie 1 par l’assurance maladie et la MDPH m’attribue le statut de travailleur handicapé (RQTH). Puis, le médecin du travail m’a déclarée apte à travailler à temps partiel. Grâce aux soins hebdomadaires et au temps partiel, je n’ai pas fait l’objet d’arrêt maladie. En 2014, j’ai eu l’honneur d’être nommée au grade de Chevalier dans l’ordre des Palmes académiques.

Je passerai sur les difficultés que j’ai rencontrées dans ma vie professionnelle et la perte de mon emploi mi- 2016, mon poste n’ayant jamais été vraiment adapté à mon état de santé. Le médecin du travail n’a pas réalisé d’étude de poste et ne s’est jamais déplacé sur mon lieu de travail.

Mon parcours auprès des organismes chargés de l’insertion professionnelle
J’ai vite constaté qu’il n’y avait pas d’offres d’emploi cadre à temps partiel, y compris sur les sites[2] dédiés à l’emploi des personnes handicapées. Les cabinets spécialisés[3] dans l’accompagnement des entreprises souhaitant recruter des TH ont confirmé qu’il n’y avait pas de recrutement initial de cadre à temps partiel.

Le premier contact avec Pôle emploi a été brutal. Un rendez-vous durant lequel j’ai demandé où mentionner la RQTH dans mon CV. Mon interlocutrice s’est alors mise à rayer frénétiquement cette mention en insistant sur le fait de ne pas l’indiquer faute de quoi je resterai sans emploi. S’obstinant sur un temps plein, je lui ai répondu que ce n’était pas un choix, que mon état de santé ne le permettait pas. Puis les 4 mois suivants, Ingeus, prestataire de Pôle emploi, aura la charge de m’accompagner. En fait, il s’agira d’ateliers collectifs, sans valeur ajoutée et sans rapport avec ma RQTH. Sur les conseils d’Ingeus, j’ai répondu à des offres à temps plein et, lors des entretiens, j’ai abordé la question de l’aménagement d’horaires. Chaque fois la même réponse : pas de temps partiel.

14 mois après mon inscription, mon dossier est transféré à la référente handicap de Pôle emploi ! Un unique entretien d’un quart d’heure qui se conclura par : « Je demande à Cap emploi de vous prendre en charge ».

Depuis août 2017, je relève de Cap emploi. Des entretiens plus humains et personnalisés, mais ma référente a admis qu’elle partageait mon constat : les recruteurs sont disposés à employer des TH, mais sans compensation du handicap. J’ai ensuite été mise en relation avec le chargé des partenariats entreprises du Cap emploi, qui m’a conseillé de postuler à des offres d’emploi sous-qualifié. Dans cette hypothèse, il m’a expliqué que je devais remanier mon CV, supprimer des expériences et des responsabilités, afin, m’a-t-il dit, de ne pas faire peur aux recruteurs. Mais, je ne suis pas prête à vivre ce nouveau deuil…

À quoi sert la RQTH ? RQTH et discrimination vont-elles de paire ?
La mentionner est souvent le gage d’un CV à la poubelle. Au fil du temps, j’ai compris qu’il valait mieux cesser de l’indiquer.

Quelques exemples de propos tenus par les recruteurs :

– Que faites-vous lorsque vous n’êtes pas au travail ? Vous êtes allongée ? Vous dormez ? Vous lisez ?

– Comment ça des horaires ? Je travaille 70 heures par semaine ! Mes cadres ne comptent pas leur temps !

– Pourquoi vous ne pouvez pas travailler à temps plein ? Je ne comprends vraiment pas.

Le responsable d’un syndicat qui, rebondissant sur ma question de la pratique du télétravail dans sa structure, m’a dit : « Cet été les syndicats ont été consultés sur les ordonnances travail ; j’y ai participé. Je suis à fond pour le télétravail. Mais, en tant qu’employeur, non, pas de télétravail pour mes salariés… » !!

Lors d’un échange avec la mission handicap d’une institution financière publique, on me demande de quels aménagements j’ai besoin. « D’un aménagement d’horaires » ai-je répondu. Rédhibitoire ! Selon mon interlocuteur, je ne serai jamais recrutée. Puis, il m’a reproché de n’avoir pas indiqué sur mon CV « temps partiel » et de lui faire perdre son temps…

Je suis donc mise à l’écart du monde du travail pour la seule raison que ma santé nécessite un aménagement d’horaires. Aux orties les compétences, les connaissances, l’enthousiasme et la volonté de travailler.

Jusqu’à présent, je n’ai pas suivi le conseil que certains m’ont donné : ne rien dire, attendre la fin de la période d’essai pour « saisir » la médecine du travail et obtenir un temps partiel. C’est prendre le risque de briser la relation de confiance avec l’employeur. C’est aussi prendre le risque d’aggraver mon état de santé durant la période d’essai.

Une réalité du handicap loin des idées reçues
J’ai voulu comprendre qui sont les personnes en situation de handicap. Une réalité bien loin des stéréotypes communément partagés : dans 80 % des cas, le handicap est invisible. Pour 85 % des personnes, le handicap survient à l’âge adulte.

Il y a 6 familles de handicap : moteur, visuel, auditif, psychique, déficience intellectuelle, maladies invalidantes (première cause de handicap elles concernent 45 % des personnes handicapées). Au fil des salons, colloques, émissions de télévision et autres manifestations dédiées au handicap, je constate que les maladies invalidantes sont les grandes oubliées.

Il s’avère que les inégalités face au handicap sont très marquées selon les milieux sociaux. 77 %[4] des personnes au handicap reconnu sont ouvriers ou employés (49 % pour l’ensemble des publics). Outre le niveau de qualification plus faible des TH (38 %[5] ont un niveau d’études supérieur ou égal au bac, 59 % pour la population en général), ce chiffre soulève la question des accidents du travail et des maladies professionnelles, risques auxquels sont davantage exposés les ouvriers.

Au fil de mes lectures, je découvre qu’il n’existe pas de définition unique du handicap. La plus restrictive concerne la reconnaissance administrative du handicap : 2,7 millions de personnes. Si on ajoute celles déclarant souffrir d’une maladie ou d’un problème de santé chronique ou durable les limitant depuis au moins 6 mois dans leurs activités quotidiennes : 5,7 millions de personnes sont concernées. Les effectifs atteignent 11,8 millions[6] de personnes de tous âges qui souffrent d’un handicap ou d’une gêne permanente liée à leur état de santé (surtout à leur âge).

Le taux d’emploi[7] des TH atteint 35 % (64 % pour la population en âge de travailler). 77 % des TH en emploi sont âgés de 40 ans ou plus (58 % pour la population en emploi).

Le taux de chômage des TH atteint 19 % (10 % pour la population en général). 48 % des chômeurs handicapés[8] ont 50 ans ou plus (24 % pour l’ensemble des chômeurs).

Selon l’Agefiph[9], seules 30 % des entreprises assujetties à l’OETH remplissent leur obligation d’emploi uniquement par l’emploi direct. L’Agefiph souligne que le nombre de chômeurs bénéficiaires de l’OETH est en constante progression (+ 4,2 % sur l’année 2017).

RQTH et discrimination : La réalité est plus positive qu’elle n’en a l’air
Le manque d’engagement des recruteurs traduit une méconnaissance de la réalité du handicap. Pour développer l’emploi des TH, il faut diffuser des informations concrètes qui battront en brèche les préjugés et la méconnaissance qui engendre l’anxiété et favorise le recours aux stéréotypes. Ces derniers, le plus souvent négatifs, alimentent les attitudes discriminantes. Il faut rendre visible le handicap invisible qui a des conséquences toutes particulières dans l’entreprise. L’invisibilité entraîne le doute quant à l’existence du handicap.

Les TH ne sont pas plus en arrêt maladie que les « valides ». Leur taux d’absentéisme est même inférieur et leur présence fait baisser l’absentéisme des équipes !

Les TH sont aussi performants que les autres salariés. Peut-être faudra-t-il prévoir l’aménagement du poste afin qu’ils soient dans les mêmes conditions que le reste de l’équipe. Seules 10 % des intégrations demandent un investissement financier qui peut être, en tout ou partie, compensé par un financement de l’Agefiph. Reste la question de l’emploi à temps partiel, notamment pour les emplois de niveau cadre. Mais les aménagements d’horaires ne sont pas compensés.

On évoque souvent le manque de formation des personnes handicapées, c’est une réalité. Mais on oublie que 21 %[10] des TH sont titulaires d’un bac + 2 ou plus. Aussi, les managers ne perçoivent pas la nécessité de mettre en œuvre des actions pour recruter des personnes handicapées diplômées. L’INSEE[11] observe d’ailleurs qu’« un diplôme du supérieur ne semble pas constituer une meilleure garantie pour l’insertion [des personnes en situation de handicap], puisque le taux de chômage ne décroît pas lorsque le niveau de diplôme s’élève ».

Urgence pour les femmes handicapées et diplômées

Dans un rapport[12] publié fin 2016, le Défenseur des droits souligne que les femmes en situation de handicap sont confrontées à un cumul de difficultés et de discriminations : parce qu’elles sont femmes, parce qu’elles sont handicapées, parce qu’elles sont femmes et handicapées. Les femmes sont plus éloignées de l’emploi que leurs homologues masculins. L’impact du handicap sur l’accès aux emplois de niveau cadre est aussi beaucoup plus fort pour les femmes. 10 % des hommes reconnus handicapés sont cadres contre 21 % des hommes en général[13]. Parmi les femmes reconnues handicapées et qui travaillent, 1 % sont cadres contre 14 % de l’ensemble des femmes en emploi[14].

Les recommandations émises par le Défenseur des droits concernent :

– La connaissance de la population handicapée, notamment des femmes, l’accès et la diffusion de ces informations.

– La visibilité des femmes handicapées, la lutte contre les stéréotypes.

– L’accès à la scolarisation, l’enseignement supérieur.

– L’accès à l’emploi, la carrière des femmes handicapées.

Au regard de mon expérience, j’ai des doutes quant à l’avenir d’une société où individualisme rime avec conformisme, où différence rime avec discrimination. Pour relever le défi d’une société réellement inclusive, il faut sans délai déconstruire les croyances, changer les mentalités et les pratiques. La France ne doit pas continuer à tolérer la mise à l’écart de personnes diplômées et compétentes pour la seule « raison » qu’elles ne peuvent plus travailler à temps plein.

Cessons de gâcher leurs compétences et leurs connaissances !

Sophie Dortes

[1]– Le site Ameli consacre un dossier à la fibromyalgie http://www.ameli.fr/

[2]– Agefiph, hello handicap, talents handicap, hanploi, handicap.fr, handicap job, handiplace…

[3]– TH Conseil ; Talenteo ; Mozaïk RH ; JLO ; Ethik et Compétences, Défi RH…

[4]– Insee Références, édition 2017, Santé – Handicap – Dépendance

[5]– DARES Analyses, « Travailleurs handicapés quel accès à l’emploi en 2015 ? » – mai 2017

[6]– INSEE, enquête « Handicaps, incapacités, dépendance » (HID)

[7]– DARES Analyses « Travailleurs handicapés quel accès à l’emploi en 2015 ? » – mai 2017

[8]– Agefiph-FIPHFP « Les personnes handicapées et l’emploi, chiffres clés » – septembre 2017

[9]– Agefiph, Tableau de bord France entière « Emploi et chômage des personnes handicapées » – bilan janvier-septembre 2017

[10]– DARES Analyses « Travailleurs handicapés quel accès à l’emploi en 2015 ? » – mai 2017

[11]– INSEE, Tableau de l’Economie Française, édition 2012

[12]– Défenseur des Droits, « L’emploi des femmes en situation de handicap » – novembre 2016

[13]– DARES Analyses « L’accès à l’emploi des personnes handicapées en 2011 » – octobre 2013

[14]– DARES Analyses « L’accès à l’emploi des personnes handicapées en 2011 » – octobre 2013

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