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Les Mot à Mots de Philippe Lefait, parrain du Festival de cinéma FIFH

Découvrez plusieurs personnalités du Festival International du Films sur les Handicaps à travers les Mot à Mots de Philippe Lefait, parrain du FIFH.

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Festival International du Film sur les Handicaps (FIFH) : Des personnalités du Festival International du Films sur les Handicaps sur livrent à travers les Mot à Mots de Philippe Lefait, parrain du FIFH.

À l’approche du Festival International du Film sur les Handicaps (FIFH), qui aura lieu à Lyon du 4 au 9 février prochains, Philippe Lefait, parrain de cet événement, est allé à la rencontre de plusieurs personnalités qui participent à son organisation et au jury. Il a recueilli le “mot à mots” de chacune d’entre elles.

Le « mot à mots » de Jean-Baptiste Richardier

Jean-Baptiste Richardier, Co-fondateur de Handicap International : président de la sélection longs et courts métrages documentaires.
Jean-Baptiste Richardier, Co-fondateur de Handicap International : président de la sélection longs et courts métrages documentaires.

Jean-Baptiste Richardier, Co-fondateur de Handicap International : président de la sélection longs et courts métrages documentaires.

– Médecin démuni

Avant de consacrer ma vie professionnelle au développement de l’ONG Handicap International, par chance – si j’ose dire – lorsque nous a été confiée la mise en place d’un premier atelier d’appareillage, mon épouse Marie et moi n’avions aucune expertise en réadaptation. C’était au début des années 80 sur la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, où s’agglutinaient plusieurs centaines de milliers de survivants du régime Khmer rouge.

Face à nous : une ahurissante liste d’attente de plus de 6000 amputés – principalement par mine antipersonnel – et bien d’autres personnes handicapées sans la moindre assistance spécifique. Notre principal « joker » : l’ingéniosité des douze artisans de notre première équipe, qui avaient partagé une formation pratique de neuf jours… Charpentiers, cordonniers, forgerons – illettrés pour la plupart – c’est bien leur agilité – leur science de « l’à peu près » – qui nous a permis de trouver des solutions nouvelles et pertinentes. Totalement isolés, nous étions condamnés à réussir ensemble ! Au fond – et sans le savoir – nous étions en train de réussir la quête de l’idéal de solidarité : une connivence à hauteur d’homme, débarrassée du surplomb d’une exper­tise maîtrisée ; une sorte d’alliance entre « aidant » et « aidé », où le groupe apprend de ses erreurs et de ce qui fonctionne.

– Bambou

Pour des raisons de familiarité et d’autosuffisance, le choix des matériaux et de l’outillage est une composante essentielle d’une technologie dite appro­priée et nous avons donc expérimenté tous azimuts : cuir, bois, barres de fer, le caoutchouc de pneus de camion récupérés.
Plus extraordinaire fut la réalisation de prothèses provisoires en bambou, une ressource inépuisable aux fabuleuses propriétés mécaniques. Plus tard, la cire d’abeille pour les moulages ; la sciure de bois ou des coquilles de noix de cajou broyés pour confectionner des emboîtures. Sans oublier le détournement d’objets en plastique ther­mo-formables, disponibles sur tous les marchés du monde.

– Nord-Sud : Le champ du possible  

Trop souvent, les transferts de technologies sont satisfaisants pour celui, du Nord, qui les a proposés, mais pas forcément, pour leurs destinataires. Notre intuition fondatrice a été d’inscrire nos modalités d’action dans « le champ du possible » : de faire obstinément ce qui est possible dans une situation plus ou moins dégradée, plutôt que de reproduire un modèle fondé sur les normes exigeantes d’une profession ; autrement dit, de nous adapter aux contraintes de l’en­vironnement et d’en tirer bénéfice, pour les destinataires. Une technologie devient ainsi « appropriable et épanouissable ». La communauté locale peut la faire entrer dans sa culture par essence apte à adopter les solutions utiles.

– Et le champ de l’impossible 

L’inhumanité des conflits contemporains et des décisions géopolitiques doit nous alarmer. Face aux conséquences du changement climatique il n’y aura pas de salut solitaire des pays du Nord, retranchés dans une vaine prospérité, misant sur la permanence de leur supériorité technologique et économique, « bunkerisés » derrière des murs et des barbelés, demain électrifiés ou érigés de miradors lourdement armés. L’humanité sera demain au pied du mur et les pays les plus riches n’ont plus le luxe de l’indifférence. Une ambition nouvelle est indispensable, fondée sur un partage plus équitable des richesses – incontournable facteur de stabilité, de cohésion sociale et de paix. Notre planète est unique !

– « Il observait le petit groupe serré de clandestins qui redoutaient l’instant où tout serait achevé et où on entreprendrait de les faire descendre. Ils avaient peur. »  (« Eldorado » Laurent Gaudé.)

C’est le début des tragédies liées aux migrations. Les organisations humanitaires ne peuvent ni se résoudre à devenir les auxiliaires d’une politique de fermeté généralisée, ni se contenter de raisonner en termes opérationnels et en adaptations organisationnelles ou techniques. Elles se doivent de continuer d’agir au nom des principes qui fondent leur action : permettre aux migrants un accès digne à l’aide à laquelle ils ont droit, susciter l’envie d’aider et d’apaiser les craintes face aux contre-vérités. Pour toucher l’opinion, elles se doivent d’expliquer sans relâche les réalités que fuient les migrants, qui ils sont et pourquoi ils prennent de tels risques.

Déchirer l’écran de la peur de l’autre, trop complaisamment associé à une religion, une menace terroriste, considéré comme profiteur, suppose de mener la bataille de l’opinion, de faire prendre conscience que pour tout être humain attaché à sa terre, à sa culture et à ses racines, la fuite éperdue est toujours le dernier choix. Le rôle des humanitaires est donc aussi de rappeler bruyamment et sans naïveté le droit de chaque être humain à exister, à être secouru et protégé, à partir vers l’inconnu plutôt que de vivre là où il est né, quand le salut est dans l’exil.

– De la fraternité au respect et à la « désoccidentalisation » de l’aide

L’action humanitaire contribue à réunir les peuples quand elle agit comme un tiers de confiance. Nous devons rappeler obstinément que la fraternité n’est pas une notion obsolète. À l’heure d’un « apartheid global » entre pays riches et pays pauvres, il faut répéter que le repli sur soi est une illusion. Je crois en la « dimension subversive du soin » qui incite ses bénéficiaires à relever la tête et à se battre pour leurs droits. C’est dans cette perspective que je crois à une « désoccidentalisation », une « localisation » dans le jargon bailleur. Mais, nous devons nous défier d’un discours vertueux qui masque mal la logique résolument comptable des pays riches face aux désastres qui frapperont d’abord les pays les plus fragiles.

– Libre arbitre

Handicap International est née d’une révolte contre un déni de l’aide aux personnes handicapées. Lors d’une crise, les soins spécifiques auxquels elles avaient et ont droit – étaient relégués à une phase ultérieure, réputée plus propice au déploiement d’une aide conforme aux exigences normatives de qualité. Dans ce décalage, le sens et les valeurs humanitaires s’étaient perdues.

De cette révolte fondatrice, il faut savoir garder l’essentiel, une posture qui a la saveur de l’insoumission, le goût de la transgression, mais aussi de l’agilité créative et rebelle ; la recherche permanente de solutions et de modes d’action alternatifs spécifiques à chaque contexte et situation donnés. De plus en plus de normes et contraintes étouffent le secteur humanitaire ; il est absolument essentiel de préserver son libre arbitre dans l’exercice de ses responsabilités.

– Transmission

Après quatre décennies consacrées à l’action humanitaire, le temps est venu pour moi de transmettre ce que sa pratique m’a appris, mais aussi les leçons de vie glanées aux quatre coins du monde, à la rencontre de cultures, de croyances et de modes de vie si différents. Ma participation à deux initiatives s’inscrit dans cette perspective : la revue Alternatives Humanitaires sur les évolutions qui façonnent notre secteur, et le mouvement United Against Inhumanity qui regroupe d’anciens humanitaires chevronnés qui refusent de laisser les règles et les normes du droit international humanitaire, ainsi que celles du droit d’asile, se lézarder sous leurs yeux.

– Jardin

Regarder grandir mes six petits-enfants, avec bonheur et inquiétude pour les plaies de cette planète que nous leur laisserons en héritage.

 Le « mot à mots » de Marie-Castille Mention-Schaar

Marie-Castille Mention-Schaar, Scénariste, réalisatrice et productrice présidente de la sélection longs et courts métrages fictions, livre son mot à mots © Guy Ferrandis
Marie-Castille Mention-Schaar, Scénariste, réalisatrice et productrice présidente de la sélection longs et courts métrages fictions © Guy Ferrandis

Marie-Castille Mention-Schaar, Scénariste, réalisatrice et productrice présidente de la sélection longs et courts métrages fictions © Guy Ferrandis

– Hollywood

C’est le lieu de mes premiers pas dans le cinéma puisque j’y ai vécu et travaillé pour The Hollywood Reporter, un journal spécialisé dans l’industrie et l’économie du cinéma.

–  Un premier métier

À l’époque, je pensais journalisme d’investigation mais ce n’était pas évident et j’ai bifurqué vers le cinéma sans pour autant lâcher les enquêtes qui documentent souvent les films que je fais. Il m’a toujours semblé important d’aller chercher, de creuser derrière les apparences. Je me souviens avoir enquêté sur un scandale de restitution de cendres aux familles de personnes incinérées. J’avais été profondément marquée par leur désarroi.

Trois métiers du cinéma

Pour moi ils se résument à un métier : celui de cinéaste, tel que je l’ai construit au fil du temps en commençant par la production. L’écriture et la réalisation sont venues ensuite, au fil des projets, au fil des idées, une forme de dialectique.

– « A Good Man » 

Simplement, l’un des films dont je suis la plus fière, fière d’avoir pu à ma manière raconter cette histoire d’amour et de courage. Ceux d’un homme trans qui va porter un enfant pour sa compagne qui ne peut pas en avoir.

– « La destinée que la société propose traditionnellement à la femme, c’est le mariage. La plupart des femmes, aujourd’hui encore, sont mariées, l’ont été, se préparent à l’être ou souffrent de ne l’être pas. C’est par rapport au mariage que se définit la célibataire, qu’elle soit frustrée, révoltée ou même indifférente à l’égard de cette institution.» (« Le deuxième sexe ». Simone de Beauvoir, 1949.)

Honnêtement, je trouve que c’est très daté. Il me semble que nous sommes loin de cette conception du mariage et de la maternité. Le mariage, dans la vie d’une femme ne me semble plus être cette forme d’horizon, d’étape incontournable. Il n’a jamais été, pour moi, malgré sa force symbolique, une nécessité de passage, quelque chose que j’aurais raté. Oui, 1949 me semble très loin.

– « H24 »

C’est une série manifeste de courts métrages sur les violences dont sont victimes les femmes à laquelle j’ai participé. C’était la première fois que je réalisais dans ce format après avoir fait six longs métrages. Une forme de parcours à l’envers pour un cinéaste. Il m’intéressait d’écrire sur les rapports d’une mère et d’une fille confrontée au harcèlement. Une expérience très intéressante qui m’a permis de de donner l’opportunité à une jeune cheffe opératrice qui était également actrice dans mes films, « Les héritiers » et « Le ciel attendra » et qui sort de l’école Louis-Lumière de travailler avec moi. Elle a signé son premier long métrage l’été dernier.

– Du journalisme d’investigation à « Un film inspiré de faits réels »

Voilà qui renvoie à ma filmographie, parce que je m’inspire beaucoup de la réalité et des histoires que j’observe. J’aime en savoir plus, comprendre pour pouvoir, dans une fiction, transmettre et partager un ressenti avec un public. Il est très important pour moi de respecter une parole, de ne pas trahir, même en fictionnant, un témoignage ou la confiance que des personnes m’ont faite.

– Société française, quel état !

Un état paradoxal. D’un côté, une infinité de moyens de communiquer avec les risques afférents ; de l’autre une société qui progresse peu et qui est engluée dans l’individualisation et le repli sur soi. La création va à l’encontre de cette dérive. On entend beaucoup plus ceux qui parlent fort que ceux qui parlent normalement. Je me pose la question, comme beaucoup de cinéastes, de l’avenir du cinéma et des films qu’il faudrait faire ? Quels sujets pour quel public ?

Comédie

Je suis bon public pour tous les genres cinématographiques. L’autre jour, j’ai revu Thelma et Louise. Quel bonheur ! Et aussi, à l’occasion d’une rediffusion de classiques sur Arte : Le docteur JivagoLa leçon de piano, ou encore le mélo Elle et lui. Beaucoup de films m’enthousiasment. C’est ça le cinéma ! L’enthousiasme même si on finit en pleurs.

Handicap

Mon grand-père était une personne handicapée. Il a été à l’origine de la création et de l’aménagement de plusieurs établissements médico-pédagogiques où il enseignait. C’est grâce à lui que, que toute petite, en voulant pousser son fauteuil, j’ai appris à marcher. Il est mort depuis longtemps mais nous continuons à nous parler. Il m’a toujours inspiré.

Le « mot à mots » d’Edith Azam

Edith Azam, membre du jury longs et courts métrages documentaires
Edith Azam, membre du jury longs et courts métrages documentaires

Edith Azam, membre du jury longs et courts métrages documentaires.

Nous sommes le 22 décembre, Philippe Lefait me propose des mots pour réaliser un entretien surpris ! Soit ! Le jeu m’enchante, et s’enroule tout autour de l’arbre de Noël !

– De Simone à l’alexandrin

D’abord bien sûr, les pantoufles de Mamie ! Souvenirs en pagaille :  ses secrets de cuisine avec ses crêpes au grand Marnier, ses mains de jardinière, et plus que tout, sa voix, pour le Chevalier Brant ! Sans ma Mamie, je crois que je ne n’aurais jamais rien compris, jamais rangé toutes mes bagarres, rien pu parler de qui je suis, rien inventé, rien osé : rien ! Mais elle a su m’ouvrir à la confiance, à la parole.

– Cochon d’Inde

Juste à côté de Ma Mamie, des chaussons violets de Mamie, je mets des petits cadeaux à mon chat, à mon chien et à mon cochon-dingue ! Ils sont magiques ! C’est grâce à eux que j’ai compris que le silence aussi a ses virgules, son point final, ses accents circonflexes ! C’est grâce à eux que j’ai appris des tas de mots en langue-chat, en langue-oiseau, en langue-dingue ! La syntaxe du silence est un prodige musical ! En observant mes compagnons je me dis chaque fois que le silence d’un chien n’est pas moins expressif que le silence d’un animal-humain… Et que parfois, oui, il m’arrive de vouloir

– « Je voudrais un cerveau avec zéro mot dedans »

Le vieux coffre à jouets ? J’en sors la vieille boîte, celle toute rouillée, me vieille boîte à musique au fabuleux crincrin ! Parce qu’au final, c’est bien cela qui me préoccupe, me fascine, me désespère dans toute langue. Un crincrin infini, un bloc de vibrations qui nous laisse en paix uniquement lorsque nous sommes au pied du mur : l’amour, le deuil, la blessure, la sidération, l’immense joie… la langue nous dés-organique à ces moments sublimes d’humanité… Mais la majorité du temps, nous alignons les mots-de manière plus ou moins habile et honnête- sans jamais parvenir à dire la chose qui creuse le cœur, et nous pousse au partage

– «  Que la voix de ta poésie tantôt sanglote et tantôt rie, même si par temps de souffrance dans la nuit souvent elle crie … » (LE MOT DE PASSE (UNE CHANSON ÉCOUTÉE DANS LE NOIR) Claude Vigée. 2007) 

Et puis, sur le sapin, sur la petite guirlande papier crépon tressé, je recopie le vers que Philippe a écrit : LA POESIE SANGLOTE ET RIE. La mienne est souvent heurtée, elle hoquète, se tape le cul part terre, éclate de rire. Elle boite ma poésie, elle pèse des tonnes, elle pèse des hommes… Elle est faite d’explosions, de silences estropiés, de mots fendus, mais peu importe… Quand bien même incompréhensible, elle reste sans nul doute beaucoup plus vraie, plus courageuse et bienveillante que moi, parce qu’elle ose sa différence, c’est-à-dire : elle offre son énigme… Nous sommes contrastés, multiples, divisés, la poésie le sait…

Pupille voit la mort 

L’univers est incompréhensible, soit ! Mais quoiqu’il en soit, maintenir l’accueil ! Plus que tout : l’accueil !… Parce que dans tous les arbres de Noël, il y a, cachée entre deux branches, une étoile plus brillante que les autres. Une étoile fragile où vivent nos merveilleux petits fantômes, les ombres de la mémoire, les désastres intimes, et la folie du monde… Dans tous les arbres de Noël il y a l’étoile de l’éphémère, elle rayonne, illumine, offre tout ce qu’elle peut, parce qu’elle a bien conscience que nous n’emportons rien. À l’heure des cadeaux, elle, voit la mort en face.

Crincrin

La poésie, c’est inutile… Oui, peut-être (je dis bien : peut-être) … Mais au fond, je n’ai pas trouvé mieux pour rendre l’utopie du commun possible.

Le « mot à mots » de Mélanie Fazi , membre du jury films de fiction

Mélanie Fazi, membre du jury longs et courts métrages fictions, livre son mot à mots © Vinciane Lebrun.
Mélanie Fazi, membre du jury longs et courts métrages fictions © Vinciane Lebrun.

Mélanie Fazi, membre du jury longs et courts métrages fictions © Vinciane Lebrun.

– Carnaval

Pour avoir grandi à Dunkerque, j’ai beaucoup de souvenirs d’enfance liés au carnaval, qui est un des éléments-clé de la culture de la région, et un marqueur très fort de son identité. Je n’y ai plus participé par la suite, mais il est difficile d’y échapper tant la ville et ses environs vivent au rythme des festivités pendant plusieurs semaines. D’une manière assez surprenante, j’en ai trouvé des échos très forts quand j’ai assisté à celui de La Nouvelle-Orléans, bien qu’il soit extrêmement différent sur la forme. J’ai senti à quel point, comme à Dunkerque, l’identité de la ville y était profondément liée. Ça me parlait beaucoup.

– « Forme courte » 

En écrivant de la fiction, j’ai toujours eu une nette préférence pour la forme courte, d’une manière beaucoup plus instinctive que réfléchie. J’aime la concision que permet la nouvelle, son impact et son intensité, le fait de pouvoir capturer un instant donné sans avoir à développer tout un contexte autour. J’aime faire exister un personnage en quelques détails marquants plutôt que de le décrire sur des dizaines de pages. Quand les détails sont bien choisis, la concision peut donner à la nouvelle un très fort pouvoir d’évocation.

De John Ronald Reuel Tolkien à Lisa Tuttle

Le Seigneur des Anneaux a été, à onze ans, ma première « lecture d’adulte », et il m’a été impossible ensuite de revenir aux livres pour enfants tant il m’avait impressionnée. J’avais été très marquée par l’intrigue et les personnages mais aussi par son ambiance, sa fin douce-amère étirée dans le temps, et tout cet arrière-plan historique et mythologique seulement suggéré. J’ai depuis toujours un intérêt marqué pour les genres dits de l’imaginaire, fantasy, SF ou fantastique – même si le fantastique est de loin celui qui me parle le plus.

Lisa Tuttle, vers seize ans, a été une autre lecture marquante. Ses nouvelles assez dérangeantes où le surnaturel fait écho aux angoisses des personnages m’ont ouvert une voie nouvelle. J’ai commencé à écrire des nouvelles fantastiques peu après, sous l’influence de son travail. J’ai eu plus tard l’occasion de lui rendre hommage en composant un recueil de ses nouvelles, Ainsi naissent les fantômes, que j’ai sélectionnées et traduites pour les éditions Dystopia.

De « Serpentine” à « Nous qui n’existons pas »

Vers la fin de la trentaine, la fiction m’a progressivement désertée. J’ai cru à un blocage alors que l’écriture était simplement en train de se déplacer. Après deux romans et trois recueils relevant du fantastique, j’ai écrit deux témoignages personnels nés d’un parcours compliqué. D’abord Nous qui n’existons pas, autour de l’asexualité, dont l’écho auprès des lecteurs m’a beaucoup surprise, puis L’Année suspendue, rédigé alors que j’attendais d’être diagnostiquée officiellement comme appartenant au spectre de l’autisme. Deux sujets complexes à traiter qui réclamaient que je les aborde cette fois sans le masque de la fiction. Le fantastique m’a souvent aidée, je crois, à exprimer des choses que je pressentais sans savoir les nommer. Dès lors qu’elles l’ont été, cet outil n’était plus adéquat.

Procrastination

C’est le nom du podcast sur l’écriture que j’anime depuis six ans avec Lionel Davoust et Laurent Genefort, remplacé depuis la saison 4 par Estelle Faye. Nous abordons des sujets aussi divers que les contrats d’édition, l’inspiration des autres médias ou encore l’emploi des cinq sens dans l’écriture, en confrontant nos différents points de vue. Nous essayons toujours au maximum de donner des conseils sincères et pragmatiques tirés de notre propre expérience, en insistant sur le fait qu’il n’existe pas de méthode universelle et qu’il faut avant tout apprendre à découvrir ce qui fonctionne pour chacun personnellement.

– Rock

La musique (surtout pop, rock, scène indé française) est une de mes passions depuis toujours, et une de mes grandes sources d’inspiration. C’est un thème très présent dans mes textes de fiction, et j’ai par ailleurs souvent écrit sur elle en tant que chroniqueuse musicale pour le webzine Le Cargo!. Il y a quelque chose de viscéral dans la musique qui me parle en profondeur. J’aime aussi beaucoup le rapport qu’elle entretient avec la mémoire, les souvenirs auxquels un morceau peut rester associé toute une vie. Beaucoup de mes nouvelles sont liées à des bande-son précises.

– Asexualité

J’ai grandi dans un contexte où le mot comme le concept étaient inconnus, bien que j’aie su dès l’enfance que les relations amoureuses et sexuelles et la vie de couple ne m’intéressaient pas. À force d’entendre les autres remettre en doute le fait que je puisse vivre heureuse de cette manière, je me suis laissé convaincre que c’était un blocage à dénouer et je me suis fait beaucoup de mal avant de comprendre, vers 40 ans, que c’était une orientation comme une autre, ce qui a changé ma vie. Les médias commencent heureusement à traiter davantage le sujet mais il y a eu un vrai tabou pendant longtemps, ce qui poussait les personnes concernées à se cacher comme s’il s’agissait d’un secret honteux. Encore maintenant, beaucoup de gens refusent de croire qu’on puisse mener une vie épanouie sans sexualité, sans éprouver de manque ni de frustration. Alors que c’est un « non-sujet » pour nous, tout simplement.

« Au cours de l’aventure intérieure. Quand rien n’est plus comme avant. Qu’on se meut dans un monde qui semble inconnu, étranger. Où l’on appréhende tout sous un angle différent, ce qui veut qu’on se trouve presque toujours en désaccord avec autrui … » (Charles Juliet. Journal III 1968-1981)

Un fil conducteur de ma vie sur lequel je n’ai mis des mots que très tard a été « l’étrangeté d’être au monde » : ne pas comprendre comment fonctionnaient les gens autour de moi, pourquoi les autres me trouvaient bizarre, ni surtout pourquoi on me faisait si souvent sentir que ma manière d’être et de faire n’était pas la bonne. Et puis deux déclics se sont produits très tard dans ma vie. J’ai compris d’abord que j’étais asexuelle et aromantique, puis que j’étais autiste. Cette deuxième révélation fut un soulagement, en ce qu’elle me fournissait enfin mon propre « mode d’emploi », mais aussi un vrai bouleversement. La part de handicap, notamment, n’est pas facile à accepter. Et la grande méconnaissance du sujet aujourd’hui encore fait qu’il est souvent compliqué d’exister en tant qu’autiste dans la société actuelle, de faire entendre ses besoins, ses particularités – notamment parce que le handicap, quand il est « discret » en apparence, n’est pas toujours cru. Obtenir ce diagnostic dans un monde qui comprend encore si mal l’autisme est finalement une autre forme d’étrangeté au quotidien.

Pour en savoir plus sur le Festival International du Film sur les Handicaps, rendez-vous ici : https://www.festival-international-du-film-sur-le-handicap.fr/

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