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Archives des articles et dossiers du handicap

Jeux de mots : Un atelier pour apprendre à lire et écrire autrement

Depuis 2003, l’Association des Paralysés de France (APF) a fait de l’inclusion son axe majeur à travers le slogan « Démocratie ensemble » qui vise à donner la parole aux personnes handicapées au niveau politique et social. « Mais comment accéder à la citoyenneté et à la démocratie participative lorsqu’on l’on sort d’un parcours scolaire chaotique, et que l’on ne maîtrise pas la lecture ni l’écriture, sésames incontournables de l’accès aux connaissances de base, à la formation et au savoir ? », questionne Gaël Brand, directeur de la vie associative de l’APF dans le département du Rhône. C’est dans ce contexte qu’est né l’atelier Jeux de mots, initié par Willy Rougier au sein de l’APF, dans le cadre du réseau de solidarité Résol’handicap.

 

Un déclic, des rencontres

« L’histoire de cet atelier commence en fait par une déception amoureuse, raconte Willy Rougier, initiateur du projet, membre de l’APF et Infirme Moteur Cérébral. Alors que j’étais en couple, mon amie m’a quitté en m’expliquant qu’elle voulait pour ses enfants un compagnon qui sache lire et écrire pour les aider à faire leurs devoirs… ce qui n’était pas mon cas. Ce moment a été très dur mais a provoqué en moi un déclic qui a changé ma vie ! Peu de temps après, j’ai débuté un parcours d’accompagnement avec le SESVAD. J’ai alors fait part de mon projet à ma psychologue : je voulais à tout prix apprendre à lire ! Ma psychologue m’a répondu : « Ça tombe bien, je donne des cours aux primo-arrivants (personnes étrangères qui arrivent en France et ne maîtrisent pas la langue) et je peux vous mettre en contact avec les personnes qui gèrent l’activité au Centre social Bonnefoy dans le 3e arrondissement de Lyon ». Je me suis renseigné et j’ai commencé à prendre des cours individuels avec une bénévole, puis une autre, qui m’a cette fois-ci proposé des suivre des cours en groupe avec les primo-arrivants. Cela a été une vraie réussite, si bien que j’ai continué ainsi pendant 4 ans, à raison de deux cours par semaine. Dans le même temps j’ai découvert l’approche Gattegno – approche spécifique qui prend chaque apprenant comme point de départ et qui m’a permis de contourner mes difficultés d’apprentissage – et à laquelle les enseignants du centre social Bonnefoy avaient été formés par Christian Duquesne. C’est justement ma rencontre avec Christian qui a fait naître en moi le désir de transmettre ce que j’avais appris à d’autres personnes handicapées ! Il venait régulièrement au centre, alors je suis allé le voir et je lui ai dit : « Je souhaite faire une formation à l’approche Gattegno pour devenir formateur. J’ai appris à lire grâce à cette approche et je veux permettre à d’autres d’apprendre et de vivre la même expérience que moi ». Il a accepté tout de suite et m’a offert la première formation qui s’est très bien passée. Il m’a alors expliqué qu’une deuxième formation était nécessaire, mais que cette fois-ci il faudrait que je trouve une manière de la financer. Je me suis donc tourné vers l’APF, où j’ai rencontré Gaël Brand et Vincent Plazy, qui m’ont informé que mon projet correspondait tout à fait à l’optique de Résol’handicap qu’ils étaient en train de lancer au sein de l’APF du Rhône. Ils ont accepté de me suivre dans mon projet, tout comme Christian Duquesne, et l’atelier a démarré en 2013. Aujourd’hui je suis très heureux de suivre les progrès des participants et de les encadrer, le fait d’être passé par là me permet de les comprendre encore mieux ».  

 

 

La lecture comme facteur d’inclusion

« Résol’handicap est un réseau de solidarité et de proximité qui a été créé par l’APF du Rhône pour aider les personnes en situation de handicap à devenir des acteurs de leur ville et de leur quartier, et à prendre leur place dans les structures de droit commun (associations, conseils de quartiers…). Cela revêt une dimension à la fois individuelle et collective, tout comme l’atelier Jeux de mots proposé par Willy, commente Vincent Plazy, coordinateur du pôle solidarité de l’APF du Rhône. L’approche Gattegno permet à chacun d’apprendre à lire et écrire à son rythme, tout en l’encourageant à prendre sa place dans un groupe et à s’intégrer en participant. C’est pourquoi nous avons tout de suite accepté de soutenir son projet en lien avec le Centre social Bonnefoy. Nous avons donc démarré le projet en 2013, tout d’abord en allant à la rencontre des adhérents de l’APF dans leurs lieux de vie. Nous leur avons présenté notre projet – et Willy a raconté son parcours – puis nous avons animé des séances de jeux de mots à partir de l’approche Gattegno. Plusieurs personnes ont accroché et sont finalement devenues apprenantes au sein de l’atelier. C’est ainsi que nous avons instauré un atelier hebdomadaire avec les personnes qui souhaitaient venir. En parallèle, d’autres professionnels de la rééducation ont manifesté leur intérêt et nous ont aidés à avancer. Des bénévoles se sont formés à l’approche Gattegno avec Christian Duquesne, de nouveaux apprenants ont rejoint le groupe… Concrètement, les participants viennent et travaillent ensemble – encadrés par les formateurs – à partir d’un tableau composé de phonogrammes (écriture des sons) et de couleurs, et l’oral tient une place très importante. L’atelier fonctionne très bien. Il n’y a jamais d’absence des participants car ils sont extrêmement motivés. L’expérience des encadrants, en particulier Odile et Colette, enseignantes rééducatrices contribue aussi largement à cette réussite».

 

Entre action et recherche

Alors que l’atelier perdure depuis 3 ans, avec toujours l’objectif d’améliorer l’inclusion en passant par la lecture et l’écriture, il a pris une envergure supplémentaire en janvier 2014, lorsque Jean-Marie Besse, professeur émérite  de psychologie à l’Université Lyon 2 a croisé la route de Willy.

« Je travaille beaucoup sur l’illettrisme et j’ai élaboré avec un groupe de travail un outil permettant d’évaluer le nombre de personnes illettrées en France, que nous avons ainsi évalué à 9%.

Tandis que je présentais ces premiers résultats lors d’une conférence, avec Anne Mességué, chargée de mission à l’agence nationale de lutte contre l’illettrisme, Willy Rougier m’a interpellé en me demandant : « Parmi ces 9%, combien de personnes sont en situation de handicap ? ». Je n’ai pas su répondre… mais le contact était noué !

Les responsables de l’atelier m’ont proposé de travailler avec eux. Nous avons défini ensemble un projet au sein duquel j’aurais deux rôles en tant que bénévole:

– Essayer de comprendre par l’observation pourquoi et comment l’atelier Jeux de mot fonctionne et le faire connaître par différents moyens, notamment par Willy et par ses films relatant son témoignage.

– Mettre à profit l’ensemble de mon travail en lien avec les adultes illettrés pour alimenter la démarche de l’atelier, l’actualiser ou encore l’élargir selon ce qui ressortira de nos observations et recherches.

Aujourd’hui je me situe dans une démarche de recherche-action : je suis un chercheur qui observe tout en participant. Je me rends aux ateliers pour assister à leur fonctionnement, et dans un second temps j’interviens auprès des participants, car c’est lorsqu’on côtoie directement les personnes que l’on comprend réellement leurs difficultés. L’idée de la recherche-action c’est aussi amener petit à petit chacun des formateurs à prendre un peu de distance par rapport à leur travail, afin de pouvoir penser avec du recul et comprendre objectivement ce qui se passe. Dans ce sens, l’équipe encadrante de l’atelier se réunit une fois par mois pour théoriser et analyser l’expérience enrichissante que représente cet atelier.

À terme, l’objectif est de faire connaître cette expérience et ce qu’il en ressort de manière plus large, dans une perspective de développement et de transmission, puisque ce type de pratique peut certainement présenter un intérêt dans de nombreuses autres situations. D’ailleurs l’approche Gattegno est appliquée de manière personnalisée et peut s’adapter à toute sorte d’apprentissages et pas uniquement la lecture et l’écriture. Dès cette fin d’année, nous démarrerons l’entrée dans le développement du projet à plus grande échelle.

 « Au départ cet atelier est rattaché à Résol’handicap, mais maintenant il est important que des choses se créent dans les réseaux de formation, ajoute Gaël Brand. Cette démarche doit se développer dans des lieux spécifiques mais aussi dans les lieux de droit commun. C’est pour cela que nous devons solidifier la recherche action et réfléchir à ce qui peut se faire à l’extérieur, en mobilisant des partenaires et en continuant à suivre un objectif d’inclusion dans la société ».

Pour aller plus loin, deux films sont à découvrir sur You tube: « Willy, libre de lire » et « Apprentissage et handicap ».

3 questions à Christian Duquesne

 

Pouvez-vous vous présenter ?

Aujourd’hui retraité actif, j’ai travaillé pendant 30 ans de ma vie avec l’approche Gattegno. J’ai eu la chance de connaître Caleb Gattegno, inventeur de cette pédagogie, mort à Paris en 1988. Cet homme a révolutionné ma manière de penser et m’a montré l’intérêt de travailler avec les couleurs. Lors de mon premier stage avec lui, il m’a demandé de résoudre un exercice de mathématiques devant tout un groupe, alors que j’avais eu une très mauvaise note à l’épreuve de mathématiques du bac. Grâce à son approche différente, j’ai réussi l’exercice et je suis désormais réconcilié avec les mathématiques, que j’enseigne aujourd’hui !

J’ai beaucoup travaillé dans le domaine de l’illettrisme, en Ile-de-France, Picardie et Lorraine, et notamment avec les Houillères de Lorraine pendant 7 ans. Je suis ensuite passé par Paris avant de venir à Lyon, où j’ai dispensé des formations et des formations de formateurs à l’approche Gattegno.

 

Quel est votre lien avec l’atelier Jeux de mots ?

Je travaillais en lien étroit avec le centre social Bonnefoy dans le cadre de sa formation linguistique aux primo-arrivants. C’est ainsi que j’ai rencontré Willy Rougier, qui est venu taper ma porte pour me demander de le former à l’approche Gattegno. Il a suivi la formation deux fois et nous avons décidé ensemble en lien avec l’APF de créer cet atelier. Pour moi c’est vraiment une belle rencontre, celle de Willy, qui, avec le soutien du centre social Bonnefoy, s’est formé presque tout seul à la lecture et à l’écriture en utilisant les tableaux de l’approche Gattegno. Ce n’est pas commun et c’est une belle histoire.

 

L’approche Gattegno, qu’est-ce que c’est ?

C’est une pédagogie qui repose sur un grand principe : tout apprentissage doit venir avant tout de l’envie et de la curiosité de l’élève et non de son formateur. L’apprenant doit être le point de départ et le rôle du formateur doit d’abord consister à attiser la curiosité de l’élève en l’incitant à rechercher lui-même les solutions, et en lui montrant combien c’est riche d’apprendre par soi-même. L’approche Gattegno repose aussi sur le développement des trois principaux modes d’apprentissage : auditif, visuel et télékinésique. Les recherches en neurosciences démontrent que le visuel permet de retenir 20% d’un apprentissage, l’auditif 15 à 20% et le télékinésique… 60% ! Hors la majorité des méthodes d’apprentissage développent en priorité le visuel et l’auditif. La pédagogie Gattegno suggère de développer au maximum chacun de ces modes.

 

Propos recueillis par Caroline Madeuf

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