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Témoignages et portraits

Jean-Pierre Brouillaud, voyageur aveugle mais invétéré

Jean-Pierre Brouillaud, voyageur aveugle mais invétéré

Jean-Pierre Brouillaud : « Sentir les odeurs, toucher les feuilles, malaxer la terre… »

Où que l’on aille, avec qui que ce soit, il n’existe pas une manière de voyager mais un nombre infini de possibilités pour apprécier les « ailleurs » qui font le monde. Jean-Pierre Brouillaud, voyageur invétéré, écrivain et conférencier, a ainsi trouvé sa manière de voyager. Sa cécité ne l’a jamais arrêté et lui a même appris à ressentir l’atmosphère des lieux avec une intensité qui est certainement étrangère à la plupart d’entre nous. Portrait.

Jean-Pierre Brouillaud, c’est avant tout une conception de la vie, une manière de se laisser porter au gré du vent, tout en restant positif et enthousiaste : « Je me vois comme quelqu’un qui a été comblé par la vie et éprouve le besoin de le dire, commente-t-il. Je pense qu’on parle beaucoup pour se plaindre, pour dire que la société ne va pas bien, qu’on a des problèmes… mais moi j’ai envie de prendre le contre-courant de cela, non pas par provocation mais parce que c’est vraiment mon vécu. La vie m’a apporté beaucoup, bien plus que je ne l’avais rêvé, et j’ai envie de semer de l’espérance dans le cœur des gens, de devenir quelqu’un d’inspirant ».

Marqué par le handicap

Et pourtant, la vie n’a pas toujours été tendre avec lui, en lui infligeant des épreuves difficiles dès le plus jeune âge. « Dès l’enfance, j’ai eu six ou sept accidents différents aux yeux, qui ont fait que ma vue a baissé petit à petit. Et vers l’âge de 16 ans j’ai perdu totalement la vue. Je ne l’ai même pas réalisé immédiatement tellement c’était terrible, et tellement je ne voulais pas le voir, raconte-t-il. C’était ma première claque dans la gueule. De réaliser à un moment donné qu’on peut être dans un état d’extrême vulnérabilité et ne même pas le voir, tellement on peut vivre comme des fantômes, anesthésiés par la peur ».

Une fascination précoce pour la vie de voyageur

Malgré les circonstances, Jean-Pierre Brouillaud vit son enfance et sa curiosité l’amène très vite à se découvrir une véritable passion : les voyages. « Vers l’âge de 8 ans, j’ai commencé à lire des livres d’aventures, Joseph Kessel, Blaise Cendrars… Vers l’âge de 11 ans les romans de voyages me passionnaient totalement. J’écoutais l’émission « Campus » sur Europe 1, la première en France qui parlait de ce qu’on appelait alors l’Happy Generation, le mouvement Hippie, les Hobos… et j’étais littéralement fasciné par ces modes de vie alternatifs. Je suis issue d’un milieu où on avait peu de livres, où j’avais peu accès à la culture, au cinéma. J’ai tout de même eu très rapidement des livres, qui d’ailleurs étaient en braille car j’avais déjà des problèmes de vue à étant jeune, et j’ai donc appris à lire le braille quand je voyais encore un peu, se souvient-il. C’était donc des livres que je commandais à la médiathèque à Paris, en ne choisissant que des romans d’aventures, avec de l’espace, de la forêt… À travers ces livres et les émissions de radio, il y a des mots qui m’ont marqué. Des mots qui je n’avais jamais entendu de la bouche de mes parents, « méditation », « atmosphère », des mots qui rentraient en moi comme s’il y avait une espèce de reconnaissance lointaine. Je ne comprenais pas bien pourquoi mais je pressentais que cela prendrait du sens au cours de ma vie ».

Un voyage… puis cent !

Malgré cette passion et cette profonde envie de vivre, Jean-Pierre Brouillaud reste un écorché vif alors qu’il arrive à l’adolescence, furieux contre tout le monde sans trop savoir pourquoi, ni comment y remédier. « Je suis entré dans des écoles d’aveugles… et me suis fait mettre dehors à chaque fois, pour des histoires de coucheries ou de délinquance. À l’âge de 16 ans et demi, plus aucune école ne voulait de moi. Et de toute façon je ne voulais pas d’école. J’avais comme théorie qu’on est des hommes de la nature et qu’on a besoin que d’amour et d’eau fraîche pour vivre… et pas de travailler et gagner de l’argent ».

Il commence alors à fuguer de plus en plus régulièrement, quittant le domicile de ses parents parfois plusieurs jours ou semaines durant, jusqu’à partir sur les routes pendant plusieurs années : « Je partais avec ma canne, je leur disais que j’allais marcher puis je trouvais une route pour faire de l’autostop. Je me faisais accompagner jusqu’à la ville d’Angers, qui était proche. De là je me faisais amener sur la route de Paris et des autres grandes villes du monde. Je me disais qu’en chemin j’allais trouver des gens qui étaient dans la même mouvance que moi. C’est tout de même là que j’ai rencontré la délinquance, la drogue… d’autant plus que j’avais un look pas possible à l’époque : cheveux longs, bagues, foulards indiens, tuniques… C’était un peu une manière d’appeler au secours les gens qui me ressemblaient un peu et qui de fait venaient vers moi. Je rentrais ainsi dans les communautés à Paris, Amsterdam, Londres, Milan… et me retrouvait à vivre avec des groupes de gens et des projets communs ».

Jean-Pierre Brouillaud se lance alors dans des voyages aussi improvisés qu’extraordinaires, avec très peu de moyens financiers. « Je suis parti avec certains sur les chemins de Katmandou, puis en Afghanistan, j’ai vécu plusieurs années sur les routes d’Asie… jusqu’à ce que je commence à m’individuer et à sortir de cet esprit grégaire et révolté. J’ai commencé à me poser des questions plus personnelles sur ce que je voulais vraiment, et la réponse était l’aventure. C’est alors que je me suis fait un excellent ami en Afghanistan, et nous avons exploré le monde ensemble pendant plusieurs années. Nous avons voyagé à travers tout le Moyen-Orient. Comme nous n’avions pas d’argent, nous dormions dehors dans des cours, sur des lits en bois tressés, ce qui nous coûtait seulement quelques centimes. J’avais seulement un pantalon, un pull et un longhi – une sorte de paréo – qui me permettait de mettre quelque chose lorsque je mettais le reste à sécher. Nous étions sans médicaments, sans guide, sans rien. J’ai parfois fait la manche ou cherché de la nourriture dans les poubelles à Téhéran.
Nous avons voyagé ensemble pendant deux à trois ans, en Asie, en Afrique… puis j’ai rencontré une bande avec qui je suis parti vivre en Amérique du Sud. J’ai fait le chercheur d’or en forêt profonde, j’ai fait une traversée Brésil-Canada tout en stop. Je suis partie vivre longuement en Asie et dans le Pacifique. J’ai grandi comme ça, pendant une dizaine d’années, jusqu’à l’âge de 27 ans environ ».

De nouveaux projets de vie

Fort de toutes ces expériences, Jean-Pierre Brouillaud commence à mûrir de nouveaux projets et une envie de s’installer lui survient au gré d’une rencontre qui sera le tournant de sa vie.
« J’ai rencontré la mère de ma fille au Pérou, avec qui j’ai aussi beaucoup voyagé. Nous avons décidé de trouver un pied à terre ensemble et de nous installer en Ardèche. Par tout un concours de circonstances nous avons eu de l’argent pour acheter une maison à très bon prix. Nous avons eu notre fille avec qui nous avons voyagé partout dans le monde, en Afrique, en Amazonie… nous partions en stop ».
Jusqu’à un nouveau besoin de changement, une quinzaine d’années plus tard. Jean-Pierre veut vivre sa vie d’oiseau libre. « Lorsque ma fille a eu 16 ans, je me suis séparée de ma femme, mais c’était surtout pour divorcer avec moi-même. J’ai alors vécu tout seul, et c’est là que j’ai commencé à écrire. J’ai créé un blog, « L’illusion du handicap », où j’ai beaucoup écrit et raconté mes voyages, et cela m’a apporté énormément de contacts. À partir de là, de nombreux journalistes m’ont contacté. J’ai collaboré à l’écriture d’un livre qui a bien fonctionné au Canada : « 60 histoires de pouces » sur l’autostop. Un peu plus tard, je suis allé voir le film « Intouchables » et en sortant j’ai dit à ma compagne que j’aimerais beaucoup rencontrer Philippe Pozzo di Borgo, la personne qui a écrit le roman autobiographique dont le film s’est inspiré. Trois semaines après, une journaliste m’a appelé et m’a proposé de participer à l’écriture d’un autre livre, en France : « L’avenir est en nous ». Et en me renseignant sur la liste des autres contributeurs, 42 personnes, j’ai su qu’il y avait aussi Philippe Pozzo di Borgo. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de le rencontrer. Je suis allé le voir au Maroc et il m’a dit : « Tu es quelqu’un d’atypique, qui parle sans filtre, on a besoin de personnes comme toi ». Et alors tout s’est enchaîné. Les éditions Le Seuil m’ont contacté pour écrire le livre « Aller voir ailleurs » (disponible dans les principaux points de vente librairie et en ligne), qui a été vendu à 10 000 exemplaires depuis sa sortie il y a 2 ans, ce qui est énorme pour moi. C’est un livre totalement autobiographique qui raconte brièvement mon parcours de vie vers la résilience ».

Dans le même temps, Jean-Pierre Brouillaud participe au tournage de son premier film : « Deux hommes, un regard » (disponible ici : www.expeditions-ventdularge.fr), qui suit de près la sortie de son livre. « Lilian Vezin, réalisateur et photographe, est tombé sur mon blog et m’a appelé pour me proposer de faire un film sur ma façon de voyager. Nous sommes allés ensemble au Maroc pour ce tournage et ce fut une excellente expérience ».

Voyager pour le plaisir

Aujourd’hui Jean-Pierre Brouillaud continue à voyager pour le plaisir : « Je suis allé à Madagascar récemment, au Burkina Fasso, à l’Île de la Réunion. Et je commence à réfléchir à l’organisation d’un voyage en Inde, en utilisant la cécité – par exemple avec des bandeaux – pour essayer de faire ressentir les lieux sous cet angle à d’autres personnes. La dernière chose qui m’a beaucoup ému c’est d’être entré dans des tunnels de lave à la Réunion et de toucher ces murs, en me disant qu’ils venaient des entrailles de la terre ».
Et quand on l’interroge sur sa manière de voyager, d’apprécier des lieux inconnus sans pour autant les voir, il nous répond simplement : « Lorsque je voyage je suis sensible aux odeurs, à la musique, au fait de toucher les feuilles, la terre… En général, la première chose que je fais en sortant d’un aéroport, c’est chercher un endroit où il y a de l’herbe pour m’y asseoir, où il y a de la terre… car j’aime bien malaxer le sol. C’est peut-être une manière de signer la terre en y mettant une petite empreinte avec mes doigts. En même temps cela me permet de m’asseoir et d’écouter l’atmosphère autour. J’aime le fait de complètement me laisser faire par ce qui va se passer. Je peux faire du stop par exemple, et aller là où les gens vont, c’est-à-dire ne pas avoir forcément une destination bien arrêtée, me laisser porter par la vie. Ce qui me fait du bien c’est aussi de rencontrer les autres, dans toutes sortes lieux et toutes sortes de niches culturelles, que ce soit le vendeur des routes, le porteur d’eau dans les pays arabes à qui on pouvait à l’époque acheter un verre d’eau et faire la conversation… J’aime aussi aller au contact des gens les plus favorisés, par exemple en allant boire une bière dans un grand hôtel. C’est très intéressant et aujourd’hui je suis fier de voir des gens de tous milieux dans mon carnet d’adresses et mon téléphone ».

Un projet télévisuel

En parallèle de son travail d’écrivain et de conférencier – où il partage notamment sa conception de la vie et des voyages – Jean-Pierre Brouillaud travaille depuis un an sur un projet télévisuel qui lui tient particulièrement à cœur : « Une société de production m’a contacté, avec le réalisateur Florent de la Tullaye – qui a réalisé notamment « Benda Bilili » primé à Cannes. Tout est écrit mais nous sommes encore à la recherche d’un diffuseur. Ce projet s’intitule « Aller voir le monde » et a pour but d’aller mettre à l’épreuve la solidarité au sein de différentes cultures, à savoir chez les Pygmées, sur un format de 52 minutes. On me verrait en immersion dans leur quotidien pendant quelques semaines en forêt très profonde (à 3 semaines de marche). Et j’essayerai de mettre en valeur la manière dont ils accueillent une personne handicapée et ce qu’est la solidarité pour eux, en montrant aussi le lien très fort qu’ils ont avec la nature. Ensuite j’irais chez les indiens Kogis, dans le nord de la Colombie, qui ont pour directeurs de conscience les mamous, des personnes qui lors de leur éducation passent trois ans dans le noir pour apprendre à sentir le monde plutôt que de le penser. J’irais aussi dans des pays émergents – le Mozambique et l’Iran – avec à chaque fois une histoire et des échanges pour montrer la vie dans une famille, rencontrer des gens, montrer aussi le regard qu’ils portent face au développement des nouvelles technologies et sur leur apport humain on non-humain ».

Caroline Madeuf

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