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Sensibilisation au handicap

Jean-Baptiste Laissard : Photographe et auteur de trois ouvrages sur le handicap

Interview portrait de Jean-Baptiste Laissard, photographe et auteur de livres photos sur le handicap

Jean-Baptiste Laissard : « Le métier d’auxiliaire de vie a changé mon regard de photographe »

Nous sommes allés à la rencontre de Jean-Baptiste Laissard, photographe professionnel indépendant, et auteur de trois livres dédiés au thème du handicap : « Vies en roue libre », « Corps et âmes », et « 1, 2, 3… handicap ! ». Portrait.

Originaire du Beaujolais, Jean-Baptiste Laissard, aujourd’hui âgé de 43 ans, a grandi dans un univers peuplé d’images et d’atmosphères multiples. Il a, explique-t-il, reçu une double éducation.
« Mes parents étaient commerçants et travaillaient beaucoup à Lyon. C’est pourquoi, pendant une bonne partie de ma jeunesse, j’ai été pris en charge régulièrement par une famille de vignerons beaujolais dont j’ai toujours été très proche. D’un côté j’ai découvert avec mes parents la lecture, l’art, les gens, la psychologie, les musées, les voyages… et de l’autre côté j’ai bénéficié avec cette seconde famille d’une éducation plus terrienne et paysanne : les vendanges, le travail de la terre, la nature… Mes parents m’ont fait beaucoup voyager et m’ont bercé dans la rencontre de l’autre, et eux m’ont appris à travailler à la vigne pendant les vacances scolaires. J’allais aussi faire les foins, comme leurs enfants, et j’allais à la taille une semaine à chaque hiver ». Ainsi, Jean-Baptiste Laissard garde les souvenirs d’une enfance heureuse qui a construit peu à peu les racines de sa personnalité : « Tout cela m’a donné le goût de la randonnée, des voyages, de l’observation… J’étais très souvent dehors. Ce serait peut-être différent aujourd’hui, avec les ordinateurs et les téléphones. J’ai vraiment beaucoup aimé ma jeunesse et les différentes personnes avec qui je l’ai partagée. D’ailleurs je suis toujours en lien avec elles et mes premières photos avaient pour sujet les vendanges, le Beaujolais, et les quatre saisons. C’est une continuité. J’ai aussi fait beaucoup de photos de vaches et travaillé dans les fermes ».

Une passion découverte tardivement

Pour autant, son attrait pour la photo est apparu sur le tard, alors qu’il se cherchait, autant personnellement que professionnellement. En effet, alors que ses parents étant commerçants dans le domaine du bio, Jean-Baptiste était à priori destiné à reprendre leur affaire. Mais les choses se sont déroulées autrement…

« J’ai fait un bac professionnel commerce et services en alternance et j’ai géré pendant quelque temps l’un des magasins de mes parents, à Givors, lorsque j’avais 19 ans. Mais le fait d’être enfermé, que ce soit à l’école ou dans un magasin, cela ne me convenait pas, raconte Jean-Baptiste. J’ai décidé d’arrêter et de prendre une année pour moi, pour voyager et réfléchir à ce que je voulais faire de ma vie. Je n’avais pas fondamentalement de passion à ce moment-là, à part faire de la randonnée, être dans la nature… J’ai décidé de faire un voyage au Canada, en Colombie britannique, pour un séjour de découverte avec sac à dos. À ce moment-là, j’ai un ami qui m’a demandé : « Est-ce que tu vas faire des photos ? ». Je lui ai répondu : « Oui… j’ai un appareil photo jetable… ». Il m’a alors proposé de me former un petit peu à la prise de photos et au développement. Il était lui-même en formation dans une école de communication où il suivait un module photo. J’ai pris l’appareil photo de mon père et mon ami m’a appris en une semaine les principaux rudiments pour faire mes propres photos et les développer. J’ai trouvé ça génial ! ».

Fort de cette initiation, Jean-Baptiste est parti au Canada et revenu avec de nombreuses photos et l’envie de se consacrer à sa nouvelle passion. « J’avais besoin en quelque sorte d’un entonnoir où je pourrais mettre tout ce qui me plaisait. Et ce qui est ressorti de cet entonnoir, c’est la photo. Cela me permettait d’être dehors, de ne pas rester toujours au même endroit, d’arriver à passer des heures et des heures sans m’ennuyer, de rester seul, bien avec moi-même, et de m’évader derrière un objectif. « Chasser de l’image », c’est quelque chose de très prenant ! Et c’est encore plus particulier au début, lors de l’apprentissage, car il y a toujours un décalage entre le résultat de la photo que l’on prend et ce que l’on voit avant de photographier. Il faut quelques années de cheminement, d’expériences et de recherches pour arriver à vraiment retrouver sur une photo que l’on prend l’image que l’on a vu en regardant à l’œil nu ».

Fier d’avoir enfin trouvé sa voie, Jean-Baptiste a alors annoncé à ses parents qu’il souhaitait devenir photographe, décision qu’ils ont bien acceptée. « J’ai recherché une école et un financement – que j’ai trouvé auprès de l’ANPE, qui finançait à l’époque les reconversions. J’ai trouvé une école à Marseille et suivi ma formation en 1995 ». Puis les événements se sont enchaînés, comme s’il avait trouvé la clef qu’il recherchait depuis longtemps : « J’ai fait mon service militaire en 1997, comme photographe – j’étais en fait serveur et chauffeur, et sur les temps morts j’étais affecté à la communication de la base, où je couvrais les défilés et différents événements. J’ai donc fait un service militaire très utile et formateur. Après cela, j’ai fait 4 ans d’assistanat chez deux photographes lyonnais, puis je me suis mis à mon compte ».

Alors devenu photographe professionnel, Jean-Baptiste Laissard a enchaîné les expériences, conciliant ses envies de découverte et la nécessité gagner sa vie. « Au départ je faisais essentiellement des photos de communication, pour gagner de l’argent, notamment pour des catalogues de cosmétiques bio, de produits alimentaires, de fleurs, de radiateurs… donc des photos commerciales. Mais à un moment donné la photo passion me manquait. C’est pourquoi j’ai changé d’orientation professionnelle en 2007. Je suis parti pendant un mois en Indonésie avec une ONG, dans les camps de réfugiés créés après le tsunami, à Sumatra – suite à l’important séisme qui a eu lieu en 2004 et a fait 220 000 morts. À cette époque il y avait eu une polémique suite aux nombreux dons reçus par les ONG – elles souhaitaient réattribuer une partie des fonds à d’autres causes compte tenu de tout l’argent reçu et certains donateurs l’avaient vu d’un mauvais œil et beaucoup de gens ont arrêté de donner. Deux ans et demi après le séisme, la majorité des ONG n’avaient plus aucun fonds. C’est dans ce cadre qu’une ONG a fait appel à moi pour refaire des images, sensibiliser à nouveau et relancer les appels aux dons. Cette expérience m’a bouleversé. Voir des orphelins, des mamans qui avaient perdu leurs enfants… ».

Ainsi, lorsque Jean-Baptiste Laissard est revenu en France, il a décidé d’orienter autant que possible son métier au service des autres, avec une forte volonté de se rendre « plus utile », même si la transition n’était pas forcément évidente à amorcer. Mais c’est finalement ce qui a permis à sa vie professionnelle de prendre un grand tournant en direction du handicap.

Une expérience bouleversante

Il raconte : « Passer de la photo commerciale à la photo reportage et portrait n’a pas été facile financièrement, du coup j’ai fait des petits boulots en parallèle. C’est ainsi que je me suis retrouvé un jour auxiliaire de vie, à mi-temps, et c’est là que j’ai eu ma première grande expérience avec le handicap. C’était début 2009. Je me suis occupé de 8 personnes âgées de 20 à 40 ans. Et lors des trois premières semaines j’ai pris une claque monumentale. Déjà parce que j’étais absolument novice, je n’avais aucune formation dans ce domaine, et dès le moment où j’ai dit que je n’avais pas peur du handicap ni des corps déformés ou des maladies, on m’a envoyé chez la première personne : « Bonjour. Entrez, il faut me verticaliser, me laver, m’habiller… ». Et en même temps j’ai découvert un tel rapport humain. J’ai toujours aimé les gens, le contact, discuter, partager… Et j’ai vraiment retrouvé ces aspects dans le travail d’auxiliaire de vie. Mais le choc le plus fort est venu du regard des personnes extérieures, pas celles que j’accompagnais : les gens au bureau de tabac, dans les magasins, les transports en commun… Découvrir la manière dont ils regardaient les personnes en situation de handicap – c’était en 2009 – j’avais l’impression d’être au Moyen-âge. Et alors je me suis dit qu’avant d’aller courir au bout du monde avec des ONG il y avait déjà beaucoup de chemin à faire à côté de chez moi. Et pourquoi pas mettre justement mon métier au service d’un nouveau regard, sans avoir la prétention de tout changer, mais au moins contribuer ».

C’est à ce moment-là que Jean-Baptiste Laissard commence à mûrir un projet de sensibilisation reposant sur la photo et l’image qu’elle peut renvoyer du handicap. Une image neutre contrairement aux regards. « J’ai eu envie de faire des photos du handicap. Je voulais montrer que ce sont des gens comme vous et moi, qu’ils n’ont pas de raison d’en avoir peur… Mais surtout réagir à l’émotion que j’avais ressentie en voyant les personnes extérieures les regarder comme des bêtes curieuses, leur parler comme s’ils étaient idiots, ou très fort alors qu’ils entendent très bien. J’en ai parlé très tôt avec les personnes que j’accompagnais trois fois par semaine. Je leur ai expliqué que j’étais photographe en parallèle, et que j’avais été choqué en découvrant les regards extérieurs sur le handicap. Et je leur ai dit que je trouverais intéressant d’ouvrir un peu les portes sur leur quotidien à travers des photos, pour que ça change et que le handicap soit perçu un peu différemment… Ils ont tous été partants. Par ailleurs, ils étaient un peu surpris qu’un photographe veuille les intégrer dans un projet, et cette démarche leur a montré que leur image pouvait être valorisée comme pour tout un chacun. Ce n’est pas parce qu’on est en fauteuil ou IMC que l’on ne peut pas être mis en valeur sur des photos ou que l’on n’a pas de choses intéressantes à dire ».

Trois ouvrages dédiés au handicap… et bientôt quatre

Chemin faisant, ce projet a abouti au premier livre de Jean-Baptiste Laissard, et à une exposition itinérante qui lui est rattachée : « Vies en roue libre – Un autre regard sur le handicap » en 2010. « C’est une immersion dans le quotidien de 10 personnes : je vais au parc avec mes amis, je joue à la console, je vais voir le kiné, je prends ma douche, je fais ma lessive, je prends les transports en commun, je suis amoureux… C’est un recueil d’images avec très peu de texte, des photographies simples, très accessibles, et dans une optique de ne pas être dans la photo choc, ni dans le misérabilisme, plutôt donner le sourire ».

Suite à la sortie du livre, dont près de 1000 exemplaires ont été vendus, l’exposition a été diffusée dans une trentaine de lieux : écoles, mairies, conseil régional… elle a également donné lieu à des conférences.

Une belle réussite, à laquelle ont finalement succédé deux nouveaux ouvrages de Jean-Baptiste Laissard réalisés avec les membres de l’association « Ya pas phôtô ». « Je suis resté auxiliaire de vie pendant 3 ans, puis j’ai à nouveau eu pas mal de travail en tant que photographe et j’ai donc décidé de m’y consacrer à nouveau totalement. Cependant, suite à la sortie du livre, je suis resté ami avec quelques personnes ayant participé au projet et nous avons monté ensemble une petite association en 2011 : « Ya pas phôtô », pour donner de la légitimité à ce projet de sensibilisation. Ces personnes m’ont demandé de « continuer le boulot commencé » en parlant cette fois-ci de la sexualité et de la vie intime des personnes en situation de handicap. Cela a donné vie à un second ouvrage en 2013 : « Corps et âmes ». Celui-ci a également rencontré un beau succès et a été beaucoup relayé, notamment par les professionnels du handicap (éducateurs spécialisés, infirmiers, centres de formation…). C’est devenu un outil pédagogique. Il a lui aussi donné lieu à des expositions et conférences. Par rapport au premier livre, nous avons fait le choix de mettre des mini-portraits et des témoignages plus détaillés, afin d’éviter les éventuelles erreurs d’interprétation parfois loin de la réalité. Cela a aussi été l’occasion d’aborder des thèmes qui font débat : la parentalité et le handicap, l’accompagnement sexuel… Je témoigne moi-même sur le fait que j’ai accompagné un couple d’amis en situation de handicap qui avaient besoin d’aide pour faire l’amour. Des professionnels du secteur médico-social ont également apporté leur témoignage, afin de donner une vision complémentaire.

Quelques années plus tard, en 2016, un troisième ouvrage est sorti : « 1, 2, 3… handicap ». Celui-ci traite le sujet du parcours de vie d’enfants en situation de handicap, de la prématurité jusqu’à l’âge de 21 ans, en passant par leurs parcours médical, scolaire, sportif, quotidien… avec là aussi des témoignages et des photos, ainsi qu’une exposition associée. Actuellement les trois expositions continuent à tourner et peuvent être mixées et adaptées à la carte ».

Des projets plein la tête

Après la sortie de ces trois ouvrages et les nombreux événements qui les ont accompagnés, Jean-Baptiste Laissard ne compte pas s’arrêter là. Il a déjà de nouveaux projets en tête, dont un qui est d’ores et déjà en cours de réalisation.

« Je travaille en ce moment sur un quatrième ouvrage qui s’intitulera : « Travail et handicap » et devrait sortir en septembre 2019. Il évoquera notamment les difficultés que peuvent avoir les personnes en situation de handicap à trouver du travail, leurs expériences, leurs réussites… avec toujours des photos accompagnées de témoignages, d’interviews et de portraits. Pour maintenir une continuité dans la collection d’ouvrages, on y retrouvera des personnages qui sont déjà apparus dans les trois premiers opus. Jusque-là les livres traitaient essentiellement du handicap moteur et du polyhandicap, cette fois-ci d’autres types de handicap seront abordés : le handicap psychique, les déficiences sensorielles, les troubles dys… Une fois que ce quatrième ouvrage sera sorti, je ne sais pas encore si je vais continuer à traiter le thème du handicap ou choisir un autre sujet. En ce moment je travaille avec des personnes âgées avec qui je fais un reportage. Dans le cadre d’une animation pour le mieux-vivre en EPHAD, je monte un studio dans un EPHAD et nous faisons des photos comme si les personnes âgées allaient chez le photographe dans les années 1940-1950, sur fond noir, avec des parapluies, un fauteuil… de manière très solennelle comme c’était fait autrefois. Cela donnera lieu à une exposition début 2019. À voir ensuite si cela évolue également vers un nouveau livre ».

Pour plus d’informations sur Jean-Baptiste Laissard :  https://www.laissard-photos.com/

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