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Candidat tétraplégique, Jean-Philippe Murat se présente à Rodez

Candidat tétraplégique, Jean-Philippe Murat se présente à Rodez

Jean-Philippe Murat, candidat tétraplégique aux élections municipales et communautaires de Rodez : « Faire évoluer l’accessibilité et les droits des entrepreneurs handicapés »

Nous avons échangé avec Jean-Philippe Murat, candidat aux élections municipales et à la présidence de l’agglomération de Rodez. Tétraplégique depuis 2006, il est également l’auteur de l’ouvrage : « La différence est une chance » publié aux éditions Dokuments. Son témoignage et l’accueil de sa candidature par le public démontre qu’un candidat tétraplégique a tout à fait sa place aux plus hauts niveaux de l’échelle politique.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

J’ai 51 ans, je suis chef d’entreprise. Je me présente pour les élections municipales de la ville de Rodez, qui compte 25 000 habitants, et à la présidence de l’agglomération qui regroupe 55 000 habitants. Par ailleurs j’ai créé une association nationale : les Handipreneurs (handipreneurs.org). Cette association gère l’évolution des droits des personnes handicapées qui souhaitent entreprendre.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours personnel et professionnel ?

Au départ, j’ai fait des études de réalisateur producteur audiovisuel. J’ai occupé ces fonctions pendant une première partie de ma vie, pour différentes chaînes de télé comme Disney Channel, Canal+ et principalement M6.
En 2002, j’ai décidé de redescendre en province après avoir eu un premier enfant avec mon épouse. Nous voulions lui offrir une autre qualité de vie à Paris car nous passions plus de 14 heures par jour au travail. Cette même année, j’ai monté une affaire de téléphonie avec mon frère, qui s’est très vite développée sur l’ensemble de la région Occitanie. Si bien qu’en 2015, nous avons créé une douzaine de magasins et un service professionnel de téléphonie, en partenariat avec Orange, c’était le réseau Mobistore.
Entre-temps, en 2006, j’ai eu mon accident. Un mauvais plongeon dans une piscine qui m’a laissé tétraplégique. J’étais chef d’entreprise avant… et j’ai continué à être chef d’entreprise après puisque j’ai poursuivi mon activité après l’ensemble de la rééducation. J’ai alors pu constater les difficultés d’être chef d’entreprise et handicapé en France. Pendant dix ans, lors de mes rencontres avec des chefs d’entreprise handicapés, j’ai échangé avec eux, pour savoir s’ils avaient les mêmes problématiques que moi. Et j’ai constaté qu’effectivement nous avions tous les mêmes problèmes, c’est-à-dire : les difficultés d’accès au prêt et à l’assurance.

C’est ainsi qu’a débuté votre parcours politique ?

En effet. En 2015, nous avons vendu avec mon frère l’ensemble de nos achats. Et je me suis alors consacré à ces chefs d’entreprise handicapés. J’ai écrit un avant-projet de loi, que j’ai présenté à la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale.

Ensuite, il y a eu la loi PACTE, qui a été promulguée par Emmanuel Macron.
Auparavant, les heures de sous-traitance réalisées par des ESAT et aux CAT, étaient les seules à pouvoir être déduites de la contribution Agefiph. Le volet handicap de la loi pacte a ouvert cette possibilité de déduction aux handipreneurs.

Du coup, en 2016, j’ai créé l’association les Handipreneurs, pour prendre le taureau par les cornes. Nous avons mis en place un site ressource, en utilisant mon expérience et celle d’autres personnes en situation de handicap, comme Philippe Croizon, Grégory Cuilleron, et Emmanuelle Mörch, jeune tennisman paraplégique qui travaille chez L’Oréal. L’idée était de montrer que c’était possible, de devenir chef d’entreprise tout en étant en situation de handicap. Nous avons également créé une plateforme de financement participatif en 2017, pour permettre de créer un capital d’amorce pour monter une société. C’était du micro-financement, de zéro à 10 000 euros principalement, mais qui permettait d’avoir au moins le capital de sa société et un capital à apporter au niveau des banques.
Ensuite j’ai continué mon chemin national sur la voie des handipreneurs. 

Vous avez aujourd’hui un projet concret pour soutenir les handipreneurs…

Tout à fait. J’ai pu rencontrer Sophie Cluzel à deux reprises. Elle m’a nommé dans le groupe des ambassadeurs du handicap. Elle m’a ensuite aiguillé vers la BPI, avec laquelle je suis en contact aujourd’hui pour préparer le vote d’une ligne de crédit de 50 millions d’euros : celle-ci devrait être proposée prochainement au gouvernement, pour le budget 2021. Elle sera destinée soit au prêt direct des handipreneurs, soit à des cautions indirectes, comme l’était au Oséo avant dans le schéma classique des entreprises. De cette manière, lorsqu’un handipreneur ira vers une banque locale classique, il pourra faire appel à la BPI pour faire cautionner le prêt.

Si cette proposition est retenue par le gouvernement, ce sera une véritable avancée, car il y a tout de même 75 000 chefs d’entreprise handicapés en France. Depuis la loi pacte, 3000 entreprises ont été créées par des Handipreneurs, de la TPE à la PME. Cela concerne donc une population assez importante. Et il faut protéger cet écosystème, car pour l’instant les chefs d’entreprise handicapés fonctionnent avec leurs deniers propres, et parfois grâce à quelques amis qui leur font confiance et qui investissent dans le capital. Mais cela ne va pas plus loin car il reste très difficile pour eux d’obtenir un prêt aujourd’hui.

C’est assez rare de voir un candidat tétraplégique se présenter à des élections. Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter aux prochaines élections municipales ?

En novembre 2019, j’ai déjeuné avec Sophie Cluzel, qui m’a dit qu’elle souhaitait voir se présenter des personnes en situation de handicap aux prochaines élections. Je me suis dit que ce n’était pas une mauvaise idée. Et du coup, chemin faisant, j’ai déclaré ma candidature juste avant les fêtes de Noël en décembre 2019.

Je me suis dit que ce serait un nouveau défi. Lorsque l’on est handicapé les montagnes à soulever paraissent encore plus hautes, mais il me semble que la différence est une chance, et que, même si c’est plus difficile c’est une sorte de compétition dans laquelle on s’engage. Puis, voir se présenter un candidat tétraplégique – ou en fauteuil – cela dynamise l’image des personnes handicapées et permet d’inclure aussi d’autres personnes en situation de handicap. Ainsi, il y a sur ma liste 5 personnes en situation de handicap sur 35 au total.

Quelle place représente le handicap dans votre programme ?

Nous avons décidé de créer un bouclier social et solidaire pour remettre un peu d’humain et de lien social dans la ville, puisque nous avons de plus en plus de personnes isolées.
Et bien sûr, le handicap tient une place un peu plus importante que dans les programmes classiques.
Cela commence par l’accessibilité, car c’est le point qui me met le plus en colère. Tous les ERP devaient normalement se mettre en conformité au plus tard le 1er janvier 2015, et on constate que plus de la moitié ne le sont pas. Entre le commerce, les rues et le trottoir qui ne sont pas adaptés… il y a vraiment un gros travail à faire, et c’est notre point phare sur le handicap.

Ensuite, nous souhaitons mettre en place toute une déclinaison de services municipaux et intercommunaux au niveau de l’agglomération.
L’un de nos projets consiste à mettre en place un service de taxi gratuit, avec réservation 48 heures à l’avance, dédié aux personnes en situation de handicap de la ville. Nous souhaitons pour cela embaucher un chauffeur au niveau de l’agglomération, en lui fournissant une voiture spécifique à laquelle il sera possible d’accéder avec une rampe, pour les personnes en fauteuil. Cette idée nous est venue face au cas d’une personne à mobilité réduite qui doit se rendre régulièrement à Pôle emploi, situé en bordure de la ville, et qui ne dispose que de deux bus par jour, un tôt le matin et un tard le soir. Alors que ses rendez-vous sur place durent moins d’une heure…
C’est un exemple parmi d’autres des services que nous souhaiterions proposer. Nous avons réfléchi en nous basant sur différentes réunions que nous avons organisées avec des habitants ayant différents types de handicap.

Pensez-vous qu’avoir un maire tétraplégique pourrait changer le regard du public sur le handicap en général ?

Oui, je le crois. Déjà, dans le cadre de ma campagne, je vois que la perception du handicap a progressé au niveau de la société car ma candidature est assez bien accueillie.
Les difficultés que je rencontre se présentent surtout avec mes interlocuteurs politiques, et notamment mes adversaires qui semblent convaincus qu’on ne peut pas être handicapé et administrer une ville normalement.
Je n’ai pas de problème de ce type avec la population locale, qui d’ailleurs me connaissait avant mon accident… du fait de mon entreprise, de mon ancienne fonction de président du commerce de l’Aveyron, et de président d’un club de foot.
Le fait de me voir revenir a étonné les gens au début, mais j’ai très vite été encouragé sur la volonté, le courage et la détermination. Ce qui est vraiment plaisant.
Connaissant les difficultés qui jalonnent le parcours d’une vie avec un handicap, la communication est facilitée, les gens sont compréhensifs, échangent beaucoup plus sur leurs propres difficultés car ils savent que nous-mêmes avons eu des difficultés à nous remettre à cheval. Il y a une libération de la parole. Ils évoquent plus facilement leurs préoccupations sociales et personnelles de tous les jours.

Nous fêtons cette année le 15e anniversaire de la loi du 11 février 2005. Qu’en pensez-vous ?

Ce qui me chagrine le plus, c’est l’accessibilité des établissements recevant du public. Les échéances ont été maintes et maintes fois reculées avec des dérogations, par exemple pour les hôtels ou autres. Aujourd’hui, nous sommes en 2020, et je trouve que l’accessibilité n’a pas avancé plus que ça, mises à part quelques exceptions comme les villes de Grenoble et Montpellier par exemple.
Il y a beaucoup de villes dans lesquelles est encore très difficile de se déplacer en fauteuil. À commencer par Paris, l’une des villes les plus visitées au monde. Cela concerne les trottoirs, les caniveaux, les passages cloutés… Nous avons investi des millions d’euros pour faire circuler les vélos mais ce n’est pas possible pour refaire l’accessibilité de Paris pour le handicap, quel qu’il soit : absence de traits en relief au sol, feux parlants… Lorsqu’Emmanuel Macron a déclaré le handicap grande cause nationale, je pensais qu’on allait avoir une vraie réforme. Aujourd’hui, tout est mis en place, les décrets existent pour le respect de l’accessibilité des lieux publics… mais rien n’est appliqué, à commencer par les sanctions financières prévues.
La dernière fois qu’il s’est passé quelque chose sur cette loi c’était en 2015, lorsque les gérants d’ERP ont obtenu le droit de demander des dérogations et de repousser de 3 ans la mise en application de la loi. Et cela n’a rien changé.

Selon vous, qu’est-ce qui pourrait encore être fait aujourd’hui par le gouvernement pour améliorer les choses ?

Il faudrait commencer par faire appliquer les sanctions prévues pour l’accessibilité.
Ensuite, en tant que chef d’entreprise handicapé, je souhaiterais que l’on puisse obtenir la ligne de crédit proposée au gouvernement. Nous espérions que cela pourrait se passer à l’occasion de la Conférence Nationale du handicap (CNH), d’autant plus qu’on sait que le Président de la République est sensible à ce qui touche à l’économie, mais la proposition n’a pas été retenue pour le moment.
La surprise peut venir du poids que Sophie Cluzel et la BPI mettront, si elles le souhaitent, pour le budget de l’année prochaine, 2021. Tout est prêt à être mis en place, il ne manque plus que l’appui politique. La BPI a des fonds pour investir sur le handicap mais elle n’a pas de projet… nous venons donc de lui en proposer un.
L’objectif de ce projet serait donc de permettre aux personnes handicapées d’accéder au prêt, au-delà de la convention AERAS, puisque celle-ci est appliquée par très peu de banques, et avec des coûts de surprimes d’assurance énormes, pas accessibles aux personnes handicapées.
Je voudrais donc voir évoluer la loi de 2005 à la fois sur la partie publique et professionnelle.

Du côté des Handipreneurs, nous commençons également à creuser la piste des emplois dans le domaine du digital et du numérique : c’est un gisement d’emplois accessibles aux personnes handicapées moteur, et les sociétés de cette sphère ont très souvent un mode de management qui plus souple et plus favorable à une bonne gestion des questions de mobilité et de télétravail.

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Oui, j’en appelle directement au président de la République. Je l’invite à me rencontrer afin de régler véritablement cette problématique des 75 000 handipreneurs en France. Cette sphère économique veut avoir les mêmes chances d’emprunter et d’entreprendre que les autres. 

 

En photo : Jean-Philippe Murat.

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