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Le handicap en Grande-Bretagne

Chroniques britanniques: L’accessibilité vue par un français exilé en Grande-Bretagne

Chroniques britanniques: L’accessibilité vue par un français exilé en Grande-Bretagne

Je m’appelle Jean-Christophe. J’utilise des aides à la marche depuis janvier 2009 : canne, puis béquilles, et fauteuil roulant manuel de façon permanente depuis juin 2013.

Pour des raisons familiales, j’ai déménagé en Grande Bretagne en juin 2013 et j’habite depuis dans le nord de l’Angleterre à Leeds. J’ai habité auparavant à Paris, puis Issy les Moulineaux. Je suis reconnu travailleur handicapé. Je bénéficie d’une carte de stationnement mais n’ai jamais perçu d’AAH. Avant mon départ, j’ai mis près d’un an à utiliser mon fauteuil roulant pour plusieurs raisons dont la principale était la difficulté (pour ne pas dire l’impossibilité) d’accès en fauteuil.

Dans mon souvenir, rien n’était accessible

À Paris et en région parisienne, dans mon souvenir, rien n’est accessible.

Je me souviens avoir passé des coups de téléphones aux établissements dans lesquels je souhaitais me rendre pour me renseigner (y-a-t-il des marches, combien, le sol est-il plat, y-a-t-il un stationnement handicapé à proximité, etc..) provoquant surprise (dans le meilleur des cas) ou agacement (je n’ai pas que ça à faire de répondre à vos questions) auprès d’interlocuteurs, qui de plus ne connaissaient pas les réponses. J’ai eu mal physiquement d’avoir à utiliser mes béquilles pour accéder : trottoirs trop hauts, marches ou accès surélevé, bas de portes d’immeuble à escalader…

Je me souviens de ces trottoirs trop hauts, pas assez larges, à l’accès limité (un à chaque bout de la rue) et trop souvent bloqués par des poteaux ou des scooters, et pas plats obligeant à donner plus de force sur une roue et à contrôler l’autre pour ne pas tomber dans le caniveau. Ou bien encore de ces pavés qui ruinent le dos. Je me souviens de m’être fait insulter par des automobilistes, des livreurs (et même des ambulances) pour avoir demandé de libérer la place handicapée sur laquelle ils étaient garés. Je me souviens de l’aveu d’impuissance (ou était-ce de l’indifférence) de la police qui m’expliquait qu’elle ne pouvait rien faire : « Nous pouvons envoyer une patrouille dans environ 45 mn/1 heure mais il faut rester sur place » ou encore « Le véhicule n’a que 2 roues sur l’emplacement, techniquement il n’est pas garé dessus » (propos véridiques de la bouche des représentants des forces de l’ordre).

Je me souviens des excuses embarrassées de ces recruteurs, qui, m’ayant appelé car très intéressés par mon CV, se retrouvaient à bafouiller au téléphone quand je leur expliquais que j’étais en fauteuil roulant et que j’avais besoin d’accès spécifiques. Je me souviens de cet embarras quand il n’y a pas de toilettes accessibles dans un lieu public (souvent dans les cafés parisiens, elles sont au sous-sol, en bas d’un long et raide escalier).

Je me souviens des regards détournés, des personnes changeant de trottoirs pour ne pas me croiser, m’expliquant que pour moi ce n’était pas possible. Sans compter les complications dans les transports publics (prendre le train de banlieue est possible, je l’ai fait, mais il faut réserver au moins 24 h à l’avance et prendre bien le train à l’horaire donné (pas de flexibilité de ce côté-là), attendre les agents qui posent la rampe au départ et à l’arrivée, et subir pendant le trajet les regards courroucés des voyageurs à cause de l’encombrement du fauteuil.

Je me souviens de toutes ces tracasseries qui ont fait que petit à petit, je suis resté chez moi. Je ne suis plus sorti car trop compliqué, trop fatigant, trop déprimant, trop humiliant.

Déménager en Grande Bretagne était un projet intimidant au premier abord, mais après tout je n’avais pas grand-chose à perdre.

 

La Grande-Bretagne : Un autre monde

En arrivant, j’ai été impressionné par le niveau d’accessibilité (90% des lieux publics). C’est l’opposé de ce que j’ai constaté en France. Dans les magasins, les gens vous sourient et vous aident à attraper les produits sur les étagères, tandis que les caissiers portent vos sacs jusqu’à votre voiture. J’ai fait mes courses dans un supermarché (la première fois depuis au moins 10 ans !) où l’on m’a fournit un scooter électrique avec un panier – des caddies spéciaux pour les fauteuils roulants sont disponibles mais on est paresseux ou on ne l’est pas ! Dans la majorité des restaurants ou pubs, les toilettes sont accessibles. J’ai trouvé un travail ; les locaux de l’entreprise n’étaient pas accessibles, mais après mon embauche, mes employeurs ont investi dans une rampe amovible qu’on venait m’installer sur simple appel téléphonique. L’entreprise a depuis déménagé dans des locaux plus modernes et totalement accessibles. Personne ne se gare sur les places de stationnement réservées sans carte : la vidéosurveillance filme l’infraction et vous recevez une amende chez vous difficilement contestable.
L’utilisation abusive des cartes de stationnement est sévèrement punie par la justice (£990 d’amende, frais et réparation pour utilisation injustifiée d’une carte appartenant à un membre de sa famille). De plus, les citoyens sont appelé à signaler aux autorités toute utilisation suspecte, ce qu’ils font pour le bien de la communauté. J’ai repris une vie presque normale dans mes déplacements, comparé à ma vie en France.

Mais d’où vient cette civilité qui rend aux handicapés leur place normale dans la société ?

– Une loi : la DDA 1995 (Disability Discrimination Act, révisée et élargie en 2005) qui gère tous les aspects relatifs au handicap et qui est effectivement appliquée sans contestation ou remise en cause.

Les britanniques auraient donc réussi là où nous avons échoué et pris 10 ans de retard ?

– Les mentalités et l’éducation. Étant père de deux jeunes enfants, je découvre avec joie la chaine tv pour enfants britannique, CBeeBies. J’y ai vu une présentatrice à qui il manque un bras, un animateur qui présente ses émissions en utilisant la langue des signes, des enfants trisomiques ou en fauteuil parmi le public mais aussi les participants ! Mais également, sur la chaîne d’info en continu Sky News, j’ai récemment découvert (je ne l’avais jamais remarqué) que le journaliste politique Sean Dilley est aveugle, ou suffisamment malvoyant pour avoir une canne et un chien guide. En Grande Bretagne, l’accessibilité n’est pas une question, mais un fait, qui est doublé d’une inclusion totale dans la société découlant du volet anti-discrimination de la loi. Ainsi, exclure, dire du mal ou discriminer une personne handicapée est sévèrement réprimé. La loi étant réellement appliquée et de manière ferme, personne ne s’y substitue et personne ne s’en plaint non plus.

Mais tout n’est pas parfait

En termes d’emploi, la loi sur les travailleurs handicapés est le DPEA 1944 (Disabled Persons Employment Act de 1944) pour ce qui concerne le travail protégé. Pour l’emploi en milieu ordinaire, le DDA 1995 s’applique mais plus du point de vue de la discrimination (comme pour l’emploi des étrangers ou des femmes). Quelques aides financières existent mais sont plus difficiles à obtenir qu’en France. Cela tient à la politique d’économie du gouvernement Cameron, qui a réduit toutes les aides sociales et déclenché de nombreux mécontentements. La principale aide est le PIP (Personal Independence Payment), qui comporte deux composantes : « Daily living component » (ou indemnité de vie au quotidien ; de £54.45 à £81.30 par semaine) et le « Mobility component » (ou indemnité de mobilité ; de £21.55 à £56.75 par semaine).

À noter que le « Mobility component » permet d’accéder au programme Motability et d’avoir une voiture. Ce programme, géré par une fondation privée, permet, grâce à des accords négociés avec les marques et concessionnaires automobiles, d’avoir une voiture neuve en leasing financée par cette indemnité, qui alors est versée directement au vendeur.

Personnellement, j’ai postulé fin 2013. J’ai reçu un refus et fait appel de la décision. Après réexamen de mon dossier, celui-ci a de nouveau été refusé. Sur les conseils de ma compagne (avocate et anglaise) j’ai fait appel de cette décision en mars 2014 devant les tribunaux comme la loi. J’ai finalement reçu un appel du département des pensions (au ministère du travail qui gère ces allocations) en août 2014. On m’expliqua que travaillant depuis octobre 2013, je cotisais donc avec mon salaire au charges sociales de la National Insurance, et de fait était qualifié pour prétendre au PIP. On me demanda d’envoyer la copie de 3 bulletins de salaires et de remplir un dossier d’autoévaluation de mon niveau d’incapacité pour réexaminer mon dossier (à renvoyer impérativement sous 15 jours sous peine de voir ma demande annulée !), avec si possible des certificats et compte-rendus médicaux (impossible à obtenir dans ces délais). Néanmoins, mon dossier a été reçu en temps et en heure. Un sms m’a alors informé que je serais convoqué pour une évaluation médicale et que le processus pouvait prendre 24 semaine sou plus. À ce sujet il y a eu de grosses polémiques sur la gestion de ces évaluations sous traitées à une société privée française, Atos.

Jean-Christophe Verro

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