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Jan 28 2014

Pour la création d’un mémorial en hommage aux victimes handicapées et malades: déjà plus de 26 000 signataires pour notre pétition


Pour la création d’un mémorial en hommage aux victimes handicapées et malades: déjà plus de 26 000 signataires pour notre pétition

« Peut-on collectivement oublier le destin tragique des enfants, des femmes et des hommes, fragilisés par la maladie et le handicap qui furent exterminés par le régime nazi ou condamnés à mourir par celui de Vichy ? ». Aujourd’hui en France, aucun lieu symbolique n’existe pour perpétuer la mémoire de ces victimes. En leur hommage, Charles Gardou, anthropologue, professeur à l’Université Lumière Lyon 2 et auteur de nombreux ouvrages sur le handicap, lance un appel pour la création d’un mémorial.

 

Racontez-nous la genèse de cet appel national. Qu’est-ce qui vous conduit au-jourd’hui à cette démarche ?

Ce projet m’habite depuis de longues années. Cela étant, c’est en 2006, lors d’un entretien pour Le Monde, que j’ai eu l’occasion de faire part de mon in-terrogation, ou plutôt de mon incompré-hension inquiète. Pourquoi avons-nous laissé éteindre le souvenir d’enfants, femmes et hommes, fragilisés par la maladie et le handicap, exterminés par le régime nazi mais aussi condamnés à mourir par celui de Vichy ? Pour quel motif avons-nous refoulé dans une amnésie collective l’histoire de ces humbles victimes de la folie des hommes ?J’en ai également parlé dans un livre, récemment paru sous le titre La société inclusive, parlons-en ! Il n’y a pas de vie minuscule. J’y aborde, entre autre, la question de la hiérarchisation des vies. Elle conduit souvent à considérer les injustices, les discriminations et les mal-traitances de manière différente ; à dénoncer les unes et à ignorer ou passer les autres sous silence, selon leurs victimes. L’appel national lancé aujourd’hui -auquel Sylvie Guillaume, députée européenne, et Jean-Marc Maillet-Contoz, directeur du magazine Handirect, ont bien voulu s’associer- répond donc, à mes yeux, à un devoir de témoignage et d’humanité mais aussi de vérité et de justice. 

 

Remontons le temps. À quel moment et sous quels motifs les nazis ont-ils prati-qué une « politique d’hygiène raciale » ?

Il me faut préciser d’abord que le programme hitlérien s’est inspiré de l’eugénisme américain de Madison Grant, auteur du Déclin de la grande race diffusé en 1916, et, dans son sillage, de celui de l’industriel Henry Ford, l’un des principaux bailleurs de fonds étrangers du dictateur. Le plan d’extermination Aktion T4, aux initiales de l’adresse du bureau de coordination situé au n° 4 de la Tiergartenstrasse à Berlin, fut précédé et accompagné de stérilisations contraintes, pratiquées à partir d’une loi adoptée le 14 juillet 1933. Ce fut d’ailleurs l’une des toutes premières législations nazies, votée par le Parlement allemand, à peine 6 mois après la nomination d’Hitler comme chancelier du Troisième Reich. C’est effectivement au nom de l’« hygiène raciale » que cette loi fut appliquée à la manière d’une «ordonnance médicale », pour protéger le peuple de la « gangrène ou de la tumeur cancéreuse » que représentaient les « génétiquement inférieurs ». En avril 1941, l’opération Sonderbehan-dlung 14f13 (« Traitement spécial ») prend le relais du programme Aktion T4. Il est difficile d’en établir un bilan quantitatif : de 15 à 20 000 victimes jusqu’à la fin 1943 et aucune donnée pour la période 1944-45. Un autre ouvrage, publié en 1920 sous le titre « Die Freigabe der Vernichtung leben-sunwerten Lebens » (« Le droit d’éliminer les vies indignes d’être vécues »), a étayé aussi ce programme meurtrier, exécuté par des médecins.

Dans ce livre, Karl Binding, juriste, et Alfred Hoche, psychiatre promoteur de l’eugénisme, ne proposaient pas moins que la levée de tout obstacle légal à l’extermination des personnes atteintes de déficiences physiques ou mentales. Ils prônaient l’élimination des « épileptiques, infirmes, estropiés, malades héréditaires, malades mentaux, faibles d’esprit, invalides et incurables », qualifiés d’« êtres inférieurs, vies sans valeur, existences superflues, esprits morts, enveloppes humaines vides, incapables de travailler ou de se battre mais absorbant des ressources ». Un endoctrinement à large échelle a amené la population à accepter cette « liquidation biologique », légitimée par la nécessité de destiner l’argent public à des investissements productifs. Que l’on songe à ce problème d’arithmétique soumis aux élèves : « Un malade mental coûte quotidiennement environ 4 Reichsmarks, un infirme 5,5 RM, un criminel 3,5 RM, un apprenti 2 RM. Faites un graphique avec ces chiffres. D'après de prudentes estimations, il y aurait en Allemagne 300.000 malades mentaux, épileptiques, etc. qui reçoivent des soins permanents. Calculez combien coûtent annuellement ces 300.000 malades mentaux et épileptiques. Combien de prêts non remboursables aux jeunes ménages à 1.000 RM pourrait-on faire si cet argent pouvait être économisé ? ». 

 

Combien de personnes malades et/ou en situation de handicap ont-elles été victimes du nazisme ?

Selon le Tribunal Militaire International de Nuremberg, créé le 8 août 1945, 275 000 enfants ou adultes affectés d’une déficience mentale ou physique furent assassinés dans le cadre d’Aktion T4.

 

Comment les stérilisations et les exter-minations s’organisaient-elles ?

C’est sur toute la période 1933-1945 qu’Hitler et ses bras armés ont mis en œuvre une stérilisation systématique des personnes affectées d’une déficience d’origine congénitale : surdité, cécité, déficience mentale ou psychique, déficience physique, épilepsie, etc. Les femmes refusant de se soumettre à l’hystérectomie imposée étaient déportées. Il en était de même pour les hommes réfractaires à la vasectomie. On estime à 400 000 le nombre des victimes, en incluant celles relevant des territoires annexés par l’Allemagne après 1937, tenus d’appliquer la même loi. 6 000 d’entre elles meurent suite à ces stérilisations. Le programme d’extermination a débuté, lui, en 1940, dans des « instituts d’euthanasie ou centres de désinfection », où l’usage des chambres à gaz, qui seront ensuite utilisés dans les camps, est expérimenté. Les grands autobus gris, aux vitres obstruées, de la Gekrat, société spécialisée de droit privé, assuraient discrètement le transport. À l’issue d’une sélection par une commission de contrôle composée d’ « hommes de science », décidant le plus souvent sur dossier, les personnes malades et/ou en situation de handicap étaient amenées dans des chambres à gaz ou tuées par injection médicamenteuse. Dans ces usines de mort, les cadavres sont, dans un premier temps, brûlés et, par la suite, ensevelis dans des fosses communes. Un avis de décès et des condoléances étaient ensuite adressés aux familles. D’autres victimes ont été asphyxiées dans des camions hermétiquement fermées, où l’on introduisait les gaz d’échappement. D’autres encore sont mortes de famine.

 

Et en France, sous le régime de Vichy, à combien évalue-t-on le nombre de victimes ?

On avance le chiffre de 50 000 personnes. Internées dans les hôpitaux psychiatriques français, elles sont mortes par abandon, absence de soin, sous-alimentation et autres maltraitances. Certains historiens nient encore ce fait, occultant ces visages, dont la fragilité a été bafouée et persécutée. Toutes les vies n’auraient-elles pas le même prix ? Pourquoi rechigne-t-on à affronter cette réalité ? C’est un peu comme si l’on préférerait l’anesthésie à l’insomnie ; comme si l’on refusait de polir nos lunettes pour appréhender, sans les masquer, ces crimes immondes, perpétrés aussi dans notre pays.

 

Quel message souhaitez-vous faire passer aujourd’hui avec cet appel national ?

Il s’agit de redonner une identité, une dignité à toutes celles et ceux dont toute trace a été effacée ou qui reposent dans des cimetières perdus. Un mémorial en leur mémoire constituerait une forme d’hommage et de justice, au regard de la barbarie qu’ils ont subie. Ce serait en même temps l’affirmation que, sous aucun motif, la valeur des existences humaines ne peut se hiérarchiser. Chacun a besoin de reconnaissance, d’attention, de sympathie, de considération : c’est la porte d’entrée dans l’humanité et la citoyenneté, qui ne sauraient être à géométrie variable. L’acte symbolique attendu du président de la République est d’autant plus utile que notre société tend toujours à stratifier les vies : les unes, considérées majuscules, éminentes, justifieraient d’être choyées et célébrées ; les autres, jugées minuscules, anodines, insignifiantes, seraient passibles d’indifférence et d’oubli. Les mots égalité et fraternité de notre devise républicaine resteront dénués de sens tant qu’il y aura ainsi des classés et des déclassés, des glorifiés et des humiliés ; tant que persisteront des injustices, des formes d’insensibilité et de cruauté envers les plus vulnérables. 

 

En quoi cela revêt-il une importance particulière dans le contexte actuel ? 

Plus que jamais, il apparaît essentiel que notre société, où les liens avec les plus vulnérables se désagrègent sous des regards qui se détournent, développe une intelligence collective de la fragilité. Celle-ci est à concevoir comme un défi humain et social à relever solidairement. L’on sait que du fantasme de puissance et de performance au darwinisme social et au mépris des plus vulnérables, il n’y a qu’un pas. D’où la nécessité d’ins-taller des contre-feux.

 

Après la diffusion de cet appel, quelle suite espérez-vous ?

Si cet appel suscite, selon nos vœux, une adhésion massive, il sera alors transmis au président François Hollande, lui demandant que soit érigé un mémorial dans un lieu qui restera à déterminer. Vous le voyez, nous lui proposons un acte- symbole d’égalité, de fraternité et d’une solidarité avec les plus fragiles dictée par une proximité de destin. Un acte qui rétablira l’équité qui constitue le ciment d’une communauté humaine. N’est-ce pas là le sens profond d’une société inclusive, dont on parle abondamment ? Une société sans privilèges ou exclusivités, y compris pour ce que l’on appelle, certainement maladroitement, le devoir de mémoire. Oui, nous espérons que le président réparera un déni de reconnaissance, une forme de discrédit des personnes en situation de handicap, qui s’ajoutent à bien d’autres. Puissent les grands médias nous accompagner dans cette démarche et ne pas s’intéresser exclusivement au prochain « grand homme » qui rejoindra le Panthéon ! Oui, au regard du sombre récit commun de la deuxième guerre mondiale, nous pensons que notre pays s’honorerait d’inscrire sur un mémorial : « Aux plus humbles, aux plus fragiles, la Patrie reconnaissante ».

 

Propos recueillis par Romain Desgrand

 

Signez l'Appel national ! 


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Ils ont réagit

Yoyo (le 29 octobre 2013, à 16h00)
J'approuve cette magnifique initiative à l'égard de tous ceux et celles qui ont endurés autant de souffrances. Mettons-y tout notre ceour..
Y.GUILLOU
rani (le 30 octobre 2013, à 07h39)
Bonjour,
Nous sommes une équipe d'éducateurs qui travaillons sur le travail de "devoir de mémoire" dans le cadre de la protection de l'enfance et nous avons orienté notre travail sur les personnes en situation de handicap car elles ont été victime de ce génocide. Nous souhaitons prendre contact avec vous pour avoir plus de connaissances et nous permettre d'approfondir notre travail car nous sommes sensibles à ce sujet...

Cordialement,
pseudo (le 30 octobre 2013, à 08h42)
Mon cher Charles, tes combats sont les miens, depuis si longtemps... Où j'ai eu pour maîtres et compagnons ces inlassables partisans de la dignité de l'homme (tels ce vieux et indéfectible ami que fut Lucien Bonnafé, et ceux d'alentour surgis de St-Alban) dans un combat sans fin qui met résistance et espoir au cœur de nos actions ordinaires pour une humanité partagée, sans cesse à conquérir. Face à la bête, qui rode toujours...
Alors j'en suis, avec tous ce qui se voudront des nôtres, de ce projet et de cette lutte ! Bien chaleureusement à toi.
Daniel TERRAL
PPDB (le 30 octobre 2013, à 12h04)
Merci cher Charles de ces propos!!!
amicalement
pseudo (le 31 octobre 2013, à 10h14)
Liberté "Egalité" Fraternirté
maurice pommier (le 31 octobre 2013, à 21h35)
Je souscrit à votre proposition de célébrer la mémoire des victimes du nazisme sacrifiées au motif qu'elles étaient handicapées mais comment peut-on concilier votre argumentation et notamment cette phrase, "Parce que, sous aucun motif, la dignité et la valeur des existences humaines ne peuvent se hiérarchiser, Parce que, ni hier ni aujourd'hui, il n'est pas de vies minuscules méritant le mépris et l'oubli." avec la politique actuelle de suppression quasi-systématique des futurs handicapés dans le sein de leur mère, qui plus est à des stades souvent très avancés, ce qui signifie clairement que la société actuelle les juge indignes de vivre ?
Mo (le 01 novembre 2013, à 19h15)
monsieur Gardou "MERCI" pour votre compréhension et votre regard sur les plus fragiles.
Corinne Tilloy (le 02 novembre 2013, à 07h21)
Je signe d'autant plus volontiers que cet holocauste est encore en cours :l'extermination in utero des personnes trisomiques est une réalité actuelle que je dénonce en tant que maman d'un merveilleux jeune homme faisant parti de ce peuple extraordinaire.J'ai subit des pressions honteuses pour le tuer avant sa naissance quand sa particularité a été connue.Toute vie est digne d'être vécue .Cece doit devenir un principe intangible pour supprimer tous les eugénistes.
Corinne Tilloy (le 02 novembre 2013, à 07h28)
Je corrige ma dernière phrase : "Ceci doit devenir un principe intangible pour supprimer tous les eugénisme."
wagachun (le 13 novembre 2013, à 16h48)
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pseudo (le 27 janvier 2014, à 13h43)
Votre commentaire
dominique (le 28 janvier 2014, à 09h24)
je suis maman d'un adulte schizophrène - maladie stigmatisée - plus plus plus - nous vivons avec lui au quotidien depuis 20 ans, - je suis présidente de l'ANACR comité de Thiers, - donc concernée par le nazisme qui a provoqué dans ma famille de gros dégâts, - je lutte en permanence contre le retour ,, -je suis entièrement d'accord avec vous car les handicapés, les grands fous comme ils étaient appelés dans le temps,, les boiteux, les diabétiques (j'en suis),, étaient condamnés à la mort, - pouvez vous m'adresser un lieu où je pourrais savoir si dans la région thiernoise, il y a eu des malades exterminés - nous publions un journal tous les 6 mois et ce genre d'informations pourrait permettre de publier un article, - les plus humbles, les plus fragiles, il ne faut pas les oublier,
pseudo (le 30 janvier 2014, à 23h48)
par exemple Camille Claudel, Sérahine Louis (de Senlis), privées de soins et d'affection, mortes de faim en 1943 et 1942 dans leur asile.
pseudo (le 19 février 2014, à 14h38)
Votre commentaire
youns03 (le 23 février 2014, à 19h18)
Bonjour,

Je suis de tout coeur avec vous pour un mémorial mais j'aimerais que l'on cesse de parler de la ville de Vichy comme un régime. Vichy est une ville qui malheureusement a été choisi pour ses infrastructures "réseau téléphonique le plus performant d'Europe" et ses établissements hôteliers "le plus important de France". Le Gouvernement de Pétain était un régime autoritaire et totalitaire puisque le pouvoir tout entier était concentré entre les mains d'une seule personne, qu'assistaient tout au moins une poignée de fidèles, sans véritable contre-pouvoir et notamment sans contrôle parlementaire. On parle alors de régime de Pétain ou Pétainiste et non d'une ville. Comme pour Stalline on ne parle pas de régime d'URSS ,mais de régime Stalinien. Enfin dur de faire changer les définitions .;. Je reste par contre entièrement d'accord avec vous pour un mémorial. Pourquoi pas la ville de Vichy. (Sans aucune méchanceté ou autre interprétation douloureuse).

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